Situé dans le quartier du même nom, au cœur de Dakar,  le marché de Colobane, géant de la friperie et de l’habillement de marques, est très attractif. Ce  haut lieu de «business» que fréquentent plus de 15 000 âmes au quotidien, est confronté à beaucoup de problèmes. 13 tonnes de déchets produits  journellement, extension sauvage  de la friperie menaçant le cadre de vie des riverains,  fuite de recettes, installation anarchique de tabliers, absence de bouches d’incendie, canalisation défectueuse, absence de passage piétons, surpeuplement des lieux, sont les maux qui rythment la vie de ce marché qui engrange 20 millions Cfa de recettes mensuellement.

 

Dossier réalisé par Saër DIA et Dienka NIASSY

 

Il est 11 heures et quelques minutes, en plein cœur du marché Colobane. A cette heure de la matinée, le marché est bondé de monde malgré la pandémie. Avec la gare routière à proximité, commerçants, acheteurs, usagers, marchands de friperie… ont du mal à vaquer facilement à leurs occupations. Ici la circulation est impraticable à cause des embouteillages monstres provoqués par l’étroitesse des routes. Les vendeurs  occupent une grande partie, rendant la circulation très difficile.

Au milieu de ce beau monde, les forces de l’ordre veillent au grain. Une voiture de police est garée aux alentours du rond-point où certains policiers tentent tant bien que mal de régler la circulation. Ici, le port de masque semble être respecté même s’il y a quelques récalcitrants.

Personne ne peut faire un  petit pas sans heurter quelqu’un, ce qui renseigne sur la forte fréquentation du marché même en cette période de Covid-19. Au marché de Colobane, place tentaculaire au cœur de Dakar, les marchands de friperie se lèvent depuis l’aube et négocient au milieu de plusieurs petites échoppes de «feugue-diaye», terme  wolof qui désigne les vêtements de seconde main importés.

Dans la rue principale traversant le marché, l’odeur nauséabonde des eaux usées qui coulent des canalisations bouchées rend l’atmosphère invivable. Vendeurs à la sauvette, commerçants, tabliers et acheteurs cohabitent avec ces eaux sans se soucier des dangers qu’ils peuvent encourir.

 

Pas beaucoup de changement

 

D’après M. Mamadou Barry Gassama, conseiller municipal à la commune de Fass-Colobane-Gueule-Tapée, depuis des décennies, le marché de Colobane n’a pas beaucoup changé. «Il est toujours dans un délabrement total. Et, plus grave, il y a une extension du marché dans le quartier. Ce qui impacte négativement le cadre de vie des populations. Cette situation est due à un manque de volonté politique de moderniser le marché. Pour s’en rendre compte, il suffit tout simplement de se promener sur les rebords du marché pour voir comment il est en train de pourrir la vie des riverains, même s’il génère beaucoup de millions F Cfa», martèle M. Gassama. Le conseiller municipal estime que la manne financière amassée quotidiennement n’a aucun impact sur les habitants, ni sur le cadre de vie des populations qui est complètement dévasté.

Contrairement aux gens qui disent que la Mairie n’a rien fait dans le marché, le chargé de projet de la commune estime que la municipalité a fait beaucoup de réalisations. «Depuis six ans que je suis à la tête de cette division, le maire a mis des moyens colossaux non seulement dans le marché, mais dans le quartier de Colobane. Au niveau du quartier Baye Laye, il y a deux ans, le maire, grâce à ses relations, a fait des démarches pour assainir ledit quartier à hauteur de 400 millions F Cfa. Mais ce quartier ne dispose pas également de rues», avance M. Latyr Diagne, chargé de projet de la Commune de Fass-Colobane-Gueule-Tapée, et Directeur des recettes.

 

Des agents soupçonnés de s’enrichir illégalement

 

D’après plusieurs indiscrétions, des agents de la Mairie s’enrichissent  de manière illégale dans le marché avec les différents maires qui se sont succédé, au détriment de la population depuis des années. Pour Mamadou Barry Gassama, il est temps de changer la donne pour le bénéfice de tout le monde. «Même nous qui habitons à des centaines de mètres, sommes menacés à cause du marché qui s’agrandi  de jour en jour. Nos familles et nos enfants sont dans une atmosphère qui ne favorise pas leur épanouissement», a-t-il fait savoir.

Quant à Pape Ndiaye, représentant des couturiers de Colobane, il affirme : «ce sont les agents municipaux qui ont rendu le marché invivable. Ils installent des tables n’importe où qu’ils vendent à des gens. Ce que n’ose faire aucun délégué. Nous faisons 95 % de notre travail sans l’aide du maire. J’ai dénoncé plusieurs fois son attitude à travers des médias. Tous les commerçants du marché Thiaroye fermé, se sont retrouvés maintenant à Colobane, rendant la chose plus compliquée. C’est le maire qui ne travaille pas. Alors que la plupart de son budget, il l’obtient de ce marché. Ce qu’il récupère, il devait l’investir dans le quartier de Colobane».

Même son de cloche chez M. Mohammed Lamine Bara Amar, délégué général du marché Colobane qui  témoigne : «il y avait des agents affectés par la Mairie qui faisaient du n’importe quoi dans le marché. Il faut aussi que les agents de la Mairie sachent qu’on ne peut pas mettre des tables ou des cantines partout. Il faut qu’on libère certains passages pour qu’en cas de catastrophe, on puisse intervenir». Il ajoute : «aucun délégué de marché n’a la capacité, ou la compétence de construire des cantines ou installer des tabliers ; ce n’est pas le rôle d’un délégué. Donc les tabliers et les cantines, c’est de responsabilité de la Mairie. Pour la sécurité, le marché doit être aéré, les espaces de passage libres. Personne n’a le droit de barrer les passages. On ne doit pas aussi mettre les tables n’importe comment. Ça aussi, c’est du ressort de la Mairie que nous invitons à davantage d’efforts dans ce sens».

  1. Gassama avance : «le marché n’a plus d’espaces piétons. Alors que le maire de la commune avait promis même que la rue 41 allait être débouchée pour ouvrir le passage jusqu’à la gare routière. Des instructions ont été données. Mais malheureusement, il n’y a pas de suivi. Ce qui est déplorable, c’est que les agents qui étaient chargés de veiller sur les mesures prises, sont les responsables de tout ce désordre, en vendant des lopins de terre pour s’enrichir».

Le Directeur des recettes, M. Latyr Diagne, réfute ces «allégations» et charge les commerçants en disant qu’ils n’ont pas l’habitude de payer les taxes à la fin du mois. «Au marché Colobane, les commerçants n’ont pas l’habitude de payer les recettes à la fin du mois. Ils préfèrent les taxes journalières. Nous avons choisi des délégués pour la collecte et nous leur avons proposé 100 F Cfa par jour pour chaque tablier, soit 3 000 F Cfa le mois et 150 F Cfa pour les cantines (4 000 F Cfa par mois). Ce qui n’existe nulle part au Sénégal. Même avec tout ce que la Mairie a fait pour eux en les dotant des cartes, des arriérés sont consenties. Nous avons recruté 7 agents pour la collecte des cartes sous la supervision du Comité de gestion. C’est une erreur de la part des commerçants de dire que si le marché est fermé, la Mairie n’aura plus de quoi payer ses employés. La Mairie, c’est l’État, c’est une administration. Aujourd’hui, s’ils accusent les agents de la Mairie d’être à l’origine de la prolifération des tables au niveau du marché, c’est une fausse accusation», témoigne M. Latyr Diagne. Qui ajoute : «c’est le Comité de gestion qui est fautif. Ils ont créé tout ce désordre pour satisfaire leurs parents. C’est un laxisme de leur part. La Mairie a pris 20 engins pour le nettoyage. C’est plus de 10 000 personnes qui y travaillent. Maintenant, il faut que l’État s’implique dans la gestion de ce marché le plus grand de la sous-région».

 

13 tonnes d’ordures produites au quotidien

 

«Nous avons mis vingt agents de nettoiement dans le marché qui produit tous les jours treize tonnes de déchets. Sur les treize tonnes de déchets, considérez que les dix viennent des tailleurs. Ils passent leur temps à étaler leurs morceaux de tissu tout le long des couloirs et, en fin de journée, rentrent chez eux en laissant l’endroit tel quel ; alors que c’était tellement plus simple de trouver des sachets et des poubelles, et de mettre les ordures dedans, les attacher et permettre à nos agents de les récupérer», a expliqué Ousmane Ndoye, maire de Colobane-Fass-Gueule Tapée.  «Il nous est arrivé, cette année, ce qui n’a jamais été fait depuis que le marché de Colobane existe, de fermer le marché pendant trois jours et de faire une opération urgente de nettoyage. Ce jour-là, on a sorti quarante-neuf tonnes. Comme personne n’est venu, on a désinfecté le marché. Voilà notre rôle», affirme M. Ndoye.

Le délégué général du marché Colobane, Mohammed Lamine Bara Amar, a tenu à préciser que pour ce qui est des ordures, ce n’est pas leur rôle de les ramasser. Mais en tant que comité de gestion, ils s’impliquent dans la gestion des ordures. «Nous avons employé des balayeurs  pour renforcer ceux embauchés par la Mairie. Le retard des camions de ramassage des ordures nous pose beaucoup de problèmes car le marché génère chaque jour treize tonnes de déchets. Ces déchets sont constitués en grande partie par des ordures venant des tailleurs. Donc si  marché est dans un tel état, ce n’est pas la faute des délégués. Puisque quand il y a un problème, nous saisissons qui de droit. La Mairie qui encaisse des taxes a amené ses agents, c’est à eux de faire correctement leur travail avec l’accompagnement des délégués. Notre problème majeur, c’est les ordures. On a réglé le problème de l’insécurité et de l’électricité», dixit le délégué général du marché.

 

Conséquences de la fermeture de Petersen et Sandaga

 

«Quand les marchés de Petersen et de Sandaga ont fermé,  les commerçants sont tous venus à Colobane. Donc, il faut leur trouver des places pour qu’ils travaillent ; ce sont des sénégalais, on ne peut pas les mettre n’importe où. Ainsi, mille cantines sont prévues  en relation avec  les promoteurs», révèle le Maire Ousmane Ndoye. M. Gassama  estime dans la même veine que «le marché  est devenu entre-temps le refus des commerçants du marché Sandaga et de tous les autres marchés fermés dans la région de Dakar».

Selon M. Goumbala, le promoteur chargé de la construction du marché, «le problème au niveau du centre commercial de Colobane,  c’est que la demande  est très forte. Et elle  est largement supérieure à l’offre. Alors la trouvaille, c’est  de faire une extension en hauteur, c’est-à-dire construire un deuxième étage qui pourra accueillir l’ensemble des marchands installés sur les trottoirs».

Pour le conseiller municipal, la Grande mosquée de Massalikoul Jinaan a rendu le quartier Colobane encore plus prisé. «La Grande mosquée mouride Massalikoul Jinaan situé au niveau du terrain foyer (Bopp), a beaucoup joué dans le quartier de Colobane qui est devenu très prisé, avec des cantines partout. Toutes les maisons qui étaient en vente dans ce quartier sont achetées par des commerçants. Ce qui veut dire que dans un futur proche, Colobane deviendra un quartier commercial où il ne fera pas bon vivre», a dit notre interlocuteur.