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Mme DIABY SIBY, DIRECTRICE DE L’EDUCATION SURVEILLÉE : «Une jeunesse qui n’est ni éduquée ni formée, constitue une bombe sociale»

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GRAND ENTRETIEN

Par rapport à ce qui s’est passé, il faut réfléchir d’une manière très profonde. A mon avis, l’Education surveillée a sa part dans la réflexion. Un enfant qui décroche précocement, qu’est-ce qu’il fait ? C’est l’oisiveté ! Et l’oisiveté est le nid de toutes les formes de vices. Cet enfant-là, il suffit qu’il fasse une mauvaise rencontre pour simplement basculer dans des actes hors norme.

Et dans ce qui s’est passé récemment, j’ai dit qu’il faut, en toute lucidité, faire la part des choses entre ceux qui ont réagi parce que tout simplement ils ont tout fait pour pouvoir travailler, et ceux qui n’ont reçu aucune formation et qui n’ont pas été éduqués. Pour ceux-là, il faut que les services de l’Education surveillée et de la Protection sociale se mettent en action, selon la tranche d’âge dont la prise en charge est permise.

Donc, ce sont des enfants vulnérables qui ont besoin d’une prise en charge par les services de la DESPS. Je fais partie de ceux qui pensent que la direction de l’Education surveillée et de la Protection sociale est une des solutions pour apporter des réponses. Une jeunesse qui n’est ni éduquée ni formée, constitue une bombe sociale pour son pays. Je pense qu’il faut que les autorités prennent la juste mesure de ce signal que nous avons reçu en mars 2021.

Quelle est l’utilité de l’Education surveillée sur le devenir de l’enfant ?

Un enfant est un être sans défense. Un être fragile, qui a besoin d’être encadré dans son développement. Son développement intellectuel, physique et affectif. Si un enfant est confronté à une carence affective ou à une carence éducative, ou aux deux carences à la fois, il n’y a que la protection sociale qui puisse l’aider à grandir. L’accompagnement doit être assuré par des professionnels. Et si, quelque part, il y a une rupture, cela peut avoir des conséquences dommageables sur l’enfant.

Depuis quand les services de l’Education surveillée et de la Protection sociale existent-ils au Sénégal ?

Pendant l’époque coloniale, les autorités avaient une politique. Mais, c’était une politique répressive qui prenait en charge des enfants qui étaient en situation de conflit avec la loi. A notre accession à l’indépendance (en 1960, ndlr), le Sénégal a compris que cette politique n’était pas celle qu’il fallait pour le jeune Etat qu’on était, pour la jeune nation que nous étions ; et qu’il fallait véritablement élaborer une politique publique dédiée à l’éducation surveillée.

Et c’est ainsi qu’un service a été créé en 1966. Le service était rattaché au niveau central. Et c’est ce service-là – il faudrait le reconnaitre-, qui a élaboré toute la politique publique en matière de protection des enfants qui sont en situation difficile. Grâce à l’intervention de professionnels qui étaient là-bas (des magistrats, ndlr), le service a été érigé en 1977 en direction de l’Education surveillée et de la Protection sociale.

Je rappelais dans un document que j’adressais à M. le Garde des Sceaux à quel point le rapporteur du décret qui érigeait le service en direction était visionnaire. Il avait vu venir, déjà en 1977, qu’il nous fallait dépasser le volet éducation surveillée pour aller vers la protection sociale. Et c’est ce volet protection sociale qui permet d’avoir une politique à visage humain.

Quelles sont les missions de la direction de l’Education surveillée et de la Protection sociale ?

Nous travaillons sous l’autorité de la Justice. Je vous ai parlé de la justice juvénile. C’est la justice pour enfant, qui n’est pas une justice répressive. Sauf en cas de commission d’actes d’une particulière gravité. Où, malheureusement, le président du tribunal pour enfant peut prendre une mesure de restriction de la liberté d’aller et de venir de l’enfant. Ce que nous faisons, c’est beaucoup de prévention.

Les services de l’Action éducative et de la Protection sociale en milieu ouvert (Aemo) constituent notre porte d’entrée. Ces services Aemo ont une mission de vulgarisation de la politique publique de l’Etat auprès des populations. Parce qu’une politique publique ne peut être bénéfique que lorsque ceux pour qui elle a été élaborée la connaissent.

Donc, notre mission, à travers ces services Aemo, c’est d’aller vers les populations, les communautés, les associations de jeunes, les délégués de quartier, les imams et au niveau des écoles, pour faire beaucoup de prévention, beaucoup de communication. Informer les parents sur le fait que l’Etat a élaboré une politique publique dédiée à accompagner les enfants. Notre mission, donc, c’est d’aller vers la détection de la vulnérabilité de l’enfant, parce que tout commence par la vulnérabilité.

Que voulez-vous dire par «vulnérabilité de l’enfant» ?

Un enfant vulnérable est un enfant qui voit ses droits compromis ou carrément violés. Le droit à l’éducation, le droit à la santé, le droit à la sécurité, le droit de grandir dans une famille permanente et aimante. Autant de droits qui, lorsqu’ils sont violés, commencent à poser des problèmes à l’enfant. Et quand l’enfant est vulnérable, il faut une réponse précoce. Pas par n’importe qui. Mais par des éducateurs spécialisés qui ont été formés pour ça.

Les éducateurs spécialisés pourront, avec leur savoir-faire, après un temps d’observation, retracer toute l’histoire de l’enfant et identifier quelle forme de carence il subit. S’agit-il d’une carence affective ? Ou s’agit-il d’une carence éducative ? Donc, notre première mission consiste à faire de l’anticipation. De la prévention, avant que l’enfant ne commence à poser des actes de déviance.

Les actes de déviances, ce sont des actes hors norme : faire de petits larcins, s’adonner à la drogue, appartenir à des bandes organisées, etc. C’est ça le premier signal qui doit indiquer que le danger est là, et qu’il faut agir vite. Les parents doivent être suffisamment observateurs pour détecter tout signe d’anomalie et immédiatement se rapprocher des services Aemo.

Comment les enfants sont admis à une prise en charge dans vos structures ?

Lorsque vous-vous rapprochez des services Aemo, il y a ce qu’on appelle l’accueil. On accueille le parent et on l’écoute. Une fiche d’accueil sera ouverte. Un dossier est ouvert au nom de l’enfant. Après un premier entretien avec le parent, rendez-vous lui est donné pour qu’il vienne avec l’enfant. Mais comme nous travaillons sous les ordres du président du tribunal pour enfant, qui est le juge de l’enfant, immédiatement, l’autorité est saisie. Et sur cette saisine-là, il y a une enquête à élaborer.

L’enquête permet de pénétrer l’environnement de l’enfant. De mieux connaitre ses parents, son histoire, son vécu et de pouvoir, d’une manière responsable. Mais toujours dans son intérêt, faire des propositions au président du tribunal. Si la problématique à laquelle l’enfant est confronté est d’une particulière gravité, qui nécessite une prise en charge dans un établissement de la direction de l’Education surveillée et de la Protection sociale, sous le format de l’internat, alors l’enfant est placé dans un établissement d’internat.

Quels sont les différents établissements d’internat qui existent au Sénégal ?

Parmi les établissements d’internat, il y a, d’abord, ce qu’on appelle les centres polyvalents. Il y en a un à Dakar. Mais il n’est dédié qu’aux jeunes filles. Il reçoit des filles des 14 régions du Sénégal. Le centre polyvalent le plus proche, après Dakar, c’est Diourbel. Ensuite, il y a Kaolack. Voilà un peu les trois centres polyvalents que nous avons pour accueillir les enfants sous le régime de l’internat.

A côté des centres polyvalents, nous avons les centres d’adaptation sociale. Et c’est pour l’enfant qui n’a pas pu bénéficier d’une prise en charge précoce et qui commence véritablement à poser des problèmes de comportement. On en a un seul. Il est à Nianing (sur la Petite-Côte, au Sud de Dakar, à 8 km de Mbour, ndlr). On a aussi les centres de premier accueil. Vous avez suivi le cas de ces filles qui ont été victimes d’une excision.

Ces filles-là ont été prises en charge dans des structures d’accueil d’urgence. On en a un ici à Dakar, à Liberté 6. On en a un également à Ziguinchor. Et le troisième se trouve à Saint-Louis. En 2018, on a pris en charge 5 600 enfants. En 2019, on a pris en charge 8 500 enfants. Et en 2020, ce sont 14 140 enfants qui ont été pris en charge.

La prise en charge des enfants se fait-elle uniquement dans les structures dédiées ?

Il peut arriver que la prise en charge de l’enfant ne nécessite pas qu’on le place dans une institution. Dans ce cas, on le laisse en famille. Mais, il est sous liberté surveillée. La liberté surveillée veut dire que les éducateurs ont l’obligation de suivre l’enfant, d’établir des fiches de suivi, afin de rendre compte, d’une manière régulière, à l’autorité judiciaire qui a placé cet enfant sous liberté surveillée et d’alerter. Parce qu’une liberté surveillée peut être modifiée en une décision de placement dans une structure d’internat. C’est le seul domaine où le magistrat prend une décision en tenant compte de l’avis du technicien qu’est l’éducateur spécialisé. Et la décision que le magistrat prend, c’est toujours dans l’intérêt exclusif de l’enfant.

Quelle est la tranche d’âge concernée par la prise en charge ?

Ce sont les enfants âgés de 00 à 18 ans. Mais, entre 18 et 21 ans, l’Etat a dit que l’enfant est un jeune majeur. Et dans sa politique publique, l’Etat a prévu d’accompagner le jeune majeur jusqu’à l’âge de 21 ans. A partir de 21 ans, nous ne sommes plus compétents. Donc, si vous allez dans nos structures, comme le centre de sauvegarde de Cambérène, vous allez voir des jeunes qui ont dépassé 18 ans. Mais qui sont dans une situation de danger qui nécessitait l’intervention de la DESPS.

Quelles sont les différentes catégories d’enfant que vous recevez dans vos centres ?

Il y a les enfants victimes. Et la meilleure illustration ce sont ces fillettes qui ont été victimes d’une excision. Présentement elles se trouvent au niveau du centre de premier accueil de liberté 6, dédié à la prise en charge des enfants victimes. A part les enfants victimes, il y a les enfants témoins. Lorsqu’un enfant est témoin d’une scène d’une grande atrocité, une scène d’une grande violence, cela peut engendrer des conséquences négatives sur lui.

Il faut que je vous parle aussi des enfants qui sont en situation de danger. Ce ne sont pas uniquement des enfants qui sont vulnérables. Et c’est la raison pour laquelle je dis que cette politique publique doit être divulguée. Ce ne sont pas toujours les difficultés économiques qui expliquent la situation de l’enfant en danger. Il y a des enfants qui sont nés de parents qui n’ont aucune difficulté économique. Mais qui, par l’influence des pairs, ont commencé à poser des actes de déviance.

Et la dernière catégorie ce sont les enfants en situation de conflit avec la loi. Ce sont des enfants qui ont commis des actes délictueux. Il peut même arriver qu’un enfant commette un crime. Mais ce que l’Etat essaie de promouvoir dans sa politique publique, c’est la rééducation de l’enfant, en lieu et place de la prison. La place d’un enfant, ce n’est pas la prison.

Est-ce que la DESPS est suffisamment dotée de moyens pour une prise en charge optimale des enfants qui sont dans le besoin ?

En matière d’éducation surveillée et de protection sociale, il faut qu’on aille vers l’équité. Partout où se trouve un enfant qui a besoin d’une assistance, les services dédiés doivent lui être accessibles. Je dois indiquer que depuis 2019, des efforts ont été faits. Et le budget a été amélioré pour atteindre un montant qui mérite encore d’être revu à la hausse.

En ce qui concerne les centres de sauvegarde qui reçoivent des enfants vulnérables, en danger, des enfants en situation de conflit avec la loi, des enfants qui ont besoin d’une assistance éducative, le budget pour la prise en charge journalière de l’enfant est de 300 francs par enfant. Mais on vient de très loin. Avant 2019, la prise en charge journalière n’était même pas de 100 F par enfant. On leur sert le petit déjeuner et le déjeuner pendant les (cinq) 5 jours ouvrables de la semaine. Le week-end, ils sont à la maison, parce qu’ils sont sous le régime de la liberté surveillée. Nous les surveillons pendant cinq (5) jours et pendant deux (2) jours, ils sont en famille.

Au niveau du centre polyvalent, qui est un centre avec un régime mixte, parce que nous recevons des enfants sous le régime de l’internat qui nous viennent des 14 régions du Sénégal, il y a eu un effort qui a été fait en 2021, pour porter le montant de la prise en charge journalière à 600 francs par enfant. Et des efforts sont encore nécessaires.

En ce qui concerne le centre de premier accueil, où nous avons des enfants qui ont des besoins spécifiques en termes d’alimentation, la prise en charge journalière est de 1400 francs par enfant. Au niveau du centre d’adaptation sociale de Nianing, où le régime est complètement sous forme d’internat et à vocation nationale, la prise en charge journalière a été portée à 1000 francs par enfant. Mais ce qui fait le plus chaud au cœur, c’est qu’à force de plaidoyers de M. le Garde des Sceaux, le président de la République a annoncé, lors du Conseil des ministres du 10 février 2021, le programme de modernisation de l’éducation surveillée qui comporte quatre (4) volets : un volet infrastructure, un volet financement, un volet ressources humaines, mais également un volet réinsertion sociale.

Le retrait des enfants de la rue tarde toujours à être effectif, malgré les multiples annonces faites par l’Etat et les mesures adoptées. Aujourd’hui, est-ce que la direction en charge de la protection de l’enfance dispose d’un programme pour régler définitivement ce problème ?

Ces enfants que nous assimilons à des enfants en danger sont éligibles au niveau de nos structures. Lorsqu’on les avait retirés de la rue, certains ont fait plus de sept (7) mois au niveau de nos centres. C’est récemment que des enfants guinéens ont été retournés au pays, et ils ont été accompagnés par des éducateurs. Il faudrait aussi que les parents assument leur responsabilité. Nous, on les a retirés de la rue. Et on les a retournés en famille. Maintenant, les services de l’Education surveillée et de la Protection sociale, sur la base d’un rapport de suivi, lorsqu’ils constatent que l’enfant est en danger, peuvent parvenir à avoir auprès de l’autorité judiciaire une ordonnance de garde provisoire de l’enfant.

Je dois indiquer qu’il y a un projet de loi sur le statut des Daaras. Et une fois que ce projet va être adopté, vous allez vous rendre compte que l’Etat du Sénégal a pris toutes ses responsabilités pour mettre un terme à l’errance des enfants.

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