Mon cher Babacar Justin,
J’ai lu votre texte avec l’intérêt exigeant que commande la réputation de votre plume et la vivacité reconnue de votre esprit. Votre réquisitoire, titré avec une emphase assumée « la mère des erreurs », frappe par sa force rhétorique. Pourtant, derrière l’élégance incontestable du style, se loge une faille philosophique et politique qu’il m’incombe, en tant que citoyen et observateur engagé de notre marche commune, de relever.
Vous postulez, avec une certitude troublante, qu’un ancien chef d’État s’abaisserait en briguant le secrétariat général des Nations Unies, qualifiant cette charge de « sous-honneur » et de fonction « subalterne ». C’est là une lecture singulièrement hiérarchique, pour ne pas dire surannée, du devoir.
La grandeur d’un homme ne réside pas dans l’usufruit prolongé des privilèges liés à une fonction souveraine passée, mais dans la noblesse de la cause qu’il accepte de servir. Les stoïciens de l’Antiquité nous enseignaient déjà la primauté de la Cosmopolis : le devoir ultime de l’homme public n’est pas d’être confiné aux limites de sa cité, mais de mettre son expérience au service de la grande cité humaine. Le Secrétaire général de l’ONU n’est pas le greffier docile des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ; il est, ou doit être, la conscience morale d’un monde fracturé. Il est la voix de ceux qui n’ont pas le droit de veto, le bouclier des vulnérables, l’artisan patient de la paix. Penser qu’y aspirer constitue une déchéance pour un ancien Président, c’est méconnaître l’essence même du sacerdoce multilatéral.
Vous parlez ensuite d’humiliation pour le Sénégal et pour l’Afrique. L’échec d’une candidature, fût-elle chahutée par la rugosité implacable de la géopolitique, n’est jamais une humiliation.
L’humiliation, la vraie, réside dans l’autocensure. Elle consiste à intérioriser notre statut de périphérie, à baisser les yeux, et à refuser de monter sur le ring sous prétexte que l’arbitre ou les puissants nous seraient d’office défavorables. Si l’Afrique a une égale dignité à faire valoir, pour reprendre l’excellente citation de Sékou Touré que vous convoquez, c’est précisément en bousculant les portes closes du Palais de Verre de Manhattan, quitte à essuyer des revers. On ne gagne sa place à la table du monde qu’en ayant l’audace de l’exiger.
Les obstacles diplomatiques que vous énumérez avec acuité — le parrainage burundais, l’imbroglio tragique des Grands Lacs, l’humeur méprisante de certaines puissances occidentales — relèvent de la stratégie et de la tactique. Une campagne peut comporter des maladresses, des erreurs de calcul ou des défauts d’alliage. La critique sur l’ingénierie diplomatique est légitime. Mais ériger ces aléas en opprobre définitif pour disqualifier l’ambition elle-même relève du sophisme. On peut faire le procès de la méthode, on n’a pas le droit de faire le procès de l’audace.
Mon cher Babacar Justin, vous connaissez ma trajectoire et la constance de mes engagements. Mes désaccords avec le Président Macky Sall sur la scène politique nationale ont parfois été frontaux, publics et assumés, au nom de mes convictions démocratiques profondes. Mais la République exige de la hauteur. Savoir séparer nos batailles domestiques de l’intérêt géostratégique de notre nation et de notre continent est la marque des grands peuples.
Le retrait du Président Sall n’est pas « la mère des erreurs ». C’est un acte de lucidité face à une équation diplomatique qui s’est refermée, un choix dicté par l’élégance de ne pas bloquer la marche d’une institution mondiale.
L’histoire retiendra que le Sénégal a produit des fils capables de revendiquer la direction du monde, et qu’une Afrique décomplexée s’est mise en ordre de bataille pour les soutenir. Le soleil se lèvera toujours sur notre continent, à la condition expresse que nous cessions de percevoir nos tentatives inachevées comme des défaites déshonorantes.
La vraie démesure n’est pas d’avoir essayé. C’est de s’en repentir.
Fraternellement,
Talla SYLLA



































