Il y a des moments où le silence devient une stratégie. Et il y a des moments où il révèle simplement une incapacité à assumer un choix politique.
Depuis Addis-Abeba, une évidence s’impose : le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko semblent engagés dans un jeu de « A malin, malin et demi », refusant d’assumer clairement leur position sur la candidature supposée de l’ancien Président Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies. Ni soutien public, ni refus officiel. Juste une posture ambiguë, soigneusement entretenue.
Ce calcul n’est pas anodin. Il traduit une réalité politique : dire ouvertement non à une figure qui bénéficie encore d’un réseau diplomatique solide sur le continent pourrait être perçu comme un suicide diplomatique. Beaucoup d’observateurs estiment que le pouvoir actuel mesure désormais le poids réel dont dispose l’ancien chef de l’État auprès de ses pairs africains et au-delà. Mais au lieu d’assumer une ligne claire, le choix semble avoir été celui de l’esquive.
Ainsi, l’absence du Président à la 39ᵉ session de l’Union africaine apparaît moins comme un hasard d’agenda que comme un acte politique calculé : éviter une scène où il aurait fallu afficher une position, serrer certaines mains, soutenir certains regards. Une diplomatie par défaut, où l’on préfère ne pas être présent plutôt que d’expliquer une décision.
Le problème, c’est que cette stratégie du flou finit par affaiblir la voix du Sénégal. Car en diplomatie africaine, l’ambiguïté est souvent interprétée comme un manque de leadership. Pendant que d’autres chefs d’État s’exprimaient et construisaient des alliances, la représentation sénégalaise a donné l’impression d’une présence secondaire, presque effacée et se limitant à de belles photos de prestige.
Certains analystes y voient déjà les premiers signes d’un isolement progressif. Après les tensions financières et les débats autour de la gestion économique du pays, notamment les controverses liées à la dette et aux relations avec les institutions internationales, le Sénégal risque de payer le prix d’une posture diplomatique hésitante et historique. Dans les cercles politiques, une inquiétude grandit : celle d’un pouvoir qui aurait sous-estimé la complexité des équilibres continentaux et internationaux.
Le paradoxe est saisissant. Le nouveau pouvoir s’était présenté comme porteur d’une rupture stratégique et d’une vision souveraine forte. Pourtant, face à une décision diplomatique majeure, il semble hésiter entre la logique militante interne et les réalités du jeu géopolitique africain. Refuser de soutenir ouvertement un ancien président peut satisfaire une base politique nationale, mais cela peut aussi être perçu comme un signal de rupture brutale par certains partenaires régionaux.
À force de vouloir jouer sur plusieurs tableaux, le risque est de se retrouver seul sur l’échiquier. Car la diplomatie n’est pas seulement une affaire de convictions ; c’est aussi une culture des rapports de force, des équilibres économiques et des alliances stratégiques. Or, beaucoup ont aujourd’hui le sentiment que cette culture diplomatique peine à s’imposer dans la pratique du pouvoir actuel.
Le Sénégal, longtemps reconnu pour la finesse de sa diplomatie et la constance de ses positions, semble entrer dans une zone d’incertitude. Le refus implicite d’un soutien, s’il est confirmé, pourrait ouvrir une séquence délicate sur le plan continental, surtout si le pays apparaît comme isolé au moment où l’Afrique cherche à parler d’une seule voix dans les grandes institutions internationales.
Au fond, la question dépasse la personne de Macky Sall. Elle touche à la capacité du Sénégal à rester un acteur crédible et respecté dans les cercles diplomatiques africains et mondiaux. Un projet politique, aussi ambitieux soit-il sur le plan national, ne peut ignorer les réalités économiques et diplomatiques qui structurent l’équilibre du continent.
Car en politique, jouer au plus malin peut fonctionner un temps. Mais lorsque la diplomatie devient un terrain d’improvisation, le risque n’est plus seulement une polémique intérieure : c’est celui d’un isolement stratégique dont les conséquences dépassent les frontières nationales.
Par Cheikhou Oumar Sy et
Théodore Chérif Monteil,
Anciens parlementaires






























