La polémique autour de l’affaire « Softcare » prend une nouvelle tournure. Après les sorties du ministre de la Santé pour blanchir l’entreprise impliquée dans le dossier des serviettes hygiéniques et des couches pour bébés, la jonction des luttes Sames/Sutsas de l’Arp contre-attaque. En conférence de presse hier à Dakar, les deux syndicats accusent le ministre d’avoir voulu détourner l’attention en jetant les inspecteurs de l’Arp en pâture, tout en dénonçant de graves zones d’ombre dans la gestion du dossier et la gouvernance préoccupante de l’Agence de réglementation pharmaceutique.
Par Idrissa NIASSY
La tension monte d’un cran dans l’affaire « Softcare ». La jonction des luttes Syndicat autonome des médecins du Sénégal (Sames) et le Syndicat unique des travailleurs de la santé et de l’action sociale (Sutsas) est montée au créneau pour répondre aux déclarations du ministre de la Santé et de l’Hygiène Publique, Dr Ibrahima Sy.
En conférence de presse hier à Dakar, les deux organisations syndicales de l’Agence de réglementation pharmaceutique (Arp), dans un ton particulièrement ferme, dénoncent ce qu’elles qualifient de tentative de diversion du ministre. Selon elles, en cherchant à laver à grande eau l’entreprise Softcare dans le dossier des serviettes hygiéniques et des couches pour bébés destinées aux structures sanitaires, l’autorité ministérielle a surtout choisi non seulement de « sacrifier » les inspecteurs de l’Autorité de régulation des marchés publics (Arp), mais d’être « l’agent commercial de Softcare ».
Selon Mariama Thiam, qui a lu le texte préliminaire, les déclarations du ministre soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponses. « Elles s’interrogent notamment sur les conditions dans lesquelles les marchés relatifs à la fourniture de serviettes hygiéniques et de couches pour bébés ont été attribués », a-t-elle déclaré. Pour la jonction Sames/Sutsas, cette affaire met en lumière des dysfonctionnements préoccupants dans la gestion des marchés publics dans le secteur de la santé. C’est pourquoi, Les syndicats appellent à ce que toute la lumière soit faite sur ce dossier afin de préserver la crédibilité des institutions de contrôle et de garantir la transparence dans la gestion des ressources publiques.
La présence de matières premières périmées, une preuve irréfutable
Contrairement à l’affirmation du ministre de la Santé, Dr Ibrahima Sy, les syndicalistes, dans leur face à face avec les représentants des médias, ont confirmé sans ambiguïté la présence de matières premières périmées (Mpp) dans l’enceinte de production des couches et serviettes hygiéniques en compagnie des gendarmes. « Le raisonnement du ministre pose sérieusement problème. Toutefois, le ministre a choisi d’être l’avocat de Softcare et désavouer publiquement des agents assermentés, les seuls aptes à faire une inspection et reconnus au niveau régional et international comme des experts en réglementation pharmaceutique (Gbt du Nm3-Oms) », a-t-elle fait savoir. Avant de corser le ton : « nous ne reconnaissons pas le Comité ad hoc mis en place par le ministre de la Santé qui est essentiellement composé de membres du ministère et personne d’entre eux n’est compétent pour élucider cette problématique ». Car, précise Mariama Thiam, « l’inspection est factuelle, les inspecteurs sont objectifs et impartiaux dans leur rapport ».
Le fait que le ministre accorde plus de crédit à Softcare au détriment des inspecteurs pour la simple raison que les responsables de cette entreprise ont présenté au comité une quantité plus importante de matières premières périmées que les 1 300 kg signalés par les inspecteurs, n’est pas du goût des Syndicalistes, du fait que l’usine ne respecte pas l’obligation de traçabilité des produits finis. Ceci, est dû à l’absence d’un système de qualité que le ministre a même relevé. Pour eux, la déclaration de ces derniers fait foi jusqu’à inscription en faux par le juge, conformément à l’article 124 de la loi précédemment citée qui stipule que les inspecteurs « prêtent serment devant le Tribunal de grande instance hors classe de Dakar ».
L’Arp décrédibilisée
Prenant la parole, à cette conférence de presse, Diabel Dramé, Secrétaire général du Syndicat autonome des médecins du Sénégal (Sames), a fait savoir que le Sénégal, à travers l’Arp, est en train d’être décrédibilisé, après avoir réussi à atteindre le niveau de maturité 3 (Nm3) au niveau de l’Afrique de l’Ouest, à tel enseignement que « nous, en tant que prestataire, ou bien la population, pourrons avoir ultérieurement une perte de confiance par rapport à cette Agence ». « Ça va induire bien sûr un manque de crédibilité par rapport aux médicaments que nous utilisons sur le marché, mais également aux autres produits pharmaceutiques », ajoute-t-il. Selon lui, le problème qui se pose, est que, en aucun moment l’administration de l’Arp n’a été pointée du doigt. « Ce qui pose réellement problème », a-t-il déploré. Ce dernier ne peut pas comprendre comment le ministre de la Santé peut attaquer ses propres inspecteurs et épargner la direction qui est censée incarner cette administration. « En dehors de quelques recommandations, il a complètement épargné la Direction générale de l’Arp lors de sa conférence. Tout le reste de son discours, il n’a fait qu’attaquer les inspecteurs, ce qu’on ne peut pas accepter. Il a fait ce qu’on appelle une rédaction hors-sujet concernant sa communication récente », dit-il. D’après lui, il n’y a rien de scientifique de ce qu’a fait la commission ad hoc qu’il a mise en place. « On n’acceptera jamais que les ressources humaines de la santé, de quelle catégorie socioprofessionnelle que ce soit, puissent être attaquées dans leur intimité. On ne l’acceptera pas », a-t-il conclu.
L’Arp, une gouvernance préoccupante
L’affaire « Softcare » n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase au niveau de l’Arp. Selon les Syndicalistes, la direction de l’Agence est accusée de népotisme, de recrutement clientéliste d’agents aux profils inappropriés et de mauvaises pratiques. Pour eux, toutes ces dérives fragilisent l’institution, tout en démobilisant les agents compétents et compromettant la mission essentielle de protection de la santé publique. Car dans cette boîte, des agents intègres ont été sanctionnés injustement pour avoir appliqué la loi. Tandis que d’autres dont le seul tort a été de faire respecter la réglementation pharmaceutique, à l’image d’un Chef de service a été muté pour avoir refusé de signer un acte contraire à la réglementation. Et son poste a été confié à un profil inexpérimenté, choisi non pas pour ses compétences techniques, mais pour sa proximité avec la direction générale. Une Cheffe de division a également été mutée après avoir strictement appliqué les textes en vigueur dans l’exercice de ses fonctions, et tant d’autres chefs. Un Pharmacien Inspecteur assermenté a également été muté à la Dicq à la suite d’un différend ancien avec un responsable de direction, révélant une gestion des ressources humaines davantage fondée sur des considérations personnelles que sur les exigences de l’institution.
« Ce précédent envoie un signal extrêmement préoccupant aux agents de l’Agence : respecter la réglementation peut désormais être considéré comme une faute », ont-ils martelé. Des suspicions de trafics de médicaments ont aussi été constatées dans cette Agence censée protéger la population, ainsi que des recrutements massifs opérés sans transparence, conduisant à l’intégration de profils souvent inadaptés aux exigences techniques de la régulation pharmaceutique. « Dans le même temps, des cadres expérimentés sont marginalisés ou écartés », dénoncent les Syndicalistes.
Dans cette entreprise, révèle Mme Thiam, plusieurs postes stratégiques sont aujourd’hui occupés par des personnes dont la principale qualification semble être leur proximité familiale, personnelle ou politique avec certains responsables de l’Agence ou du ministère. Ce qui est anormal dans un pays qui tend vers l’émergence. Plus grave encore, selon les Syndicalistes, « une personne qui serait précédemment impliquée dans une affaire de détournement de deniers publics occupe aujourd’hui les fonctions de conseiller technique du Directeur général », ce qui soulève de sérieuses interrogations sur les critères de nomination au sein de l’Agence. « Cette gestion clanique et opaque affaiblit la crédibilité technique de l’ARP, démotive les agents compétents et compromet gravement la mission de régulation pharmaceutique », ont-ils signalé.

































