Le président de l’Assemblée menace de bloquer le texte, le chef de l’État doit tenir ses engagements avec le FMI, et la rue observe. Diomaye se pliera-t-il à la volonté de Sonko ou respecter ses engagements avec le Fmi au point de risquer des manifestations, voire des émeutes contre la vie chère ? Une équation à double tranchant !
La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko a quitté le terrain des tensions de couloir pour celui des chiffres. Président de Pastef et de l’Assemblée nationale, Sonko a annoncé que les députés de son parti ne voteront pas, en l’état, le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026. Le message est adressé à l’exécutif, mais il vise aussi l’opinion, à l’heure où les syndicats préparent une grève générale de trois jours et au moment où plusieurs pays, à travers le monde, sont secoués par des émeutes et manifestations contre la vie chère.
Un refus qui laisse la porte ouverte
Cette prise de position ne signifie pas encore le rejet définitif de la loi. Le texte avait pourtant été transmis aux députés quelques semaines plus tôt, et le président de la République avait demandé son examen prioritaire. Selon Sonko, le projet ne répond pas aux orientations de l’Agenda national de transformation, notamment à cause de la baisse des budgets sociaux et de l’investissement. Il estime aussi que l’adoption de cette loi engagerait la responsabilité des députés.
Son grief principal tient en un chiffre. Les crédits consacrés aux subventions énergétiques passeraient de 790 à 552 milliards de FCFA, soit environ 30 % de moins. Le président de l’Assemblée Nationale craint que cette baisse des subventions n’entraine une hausse du prix du gasoil, actuellement présenté à 755 francs CFA le litre. Cette hausse, rappelons-le, n’est pas officiellement décidée.
Le président face à une équation à plusieurs inconnues
Diomaye Faye peut difficilement se plier à toutes les exigences de son ancien allié. Un accord avec le FMI a été signé le 1er septembre, après vingt-six mois de suspension du programme.
Dans sa déclaration de politique générale du 8 septembre, le Premier ministre Al Aminou Lô a posé un diagnostic que ses partisans jugent courageux : 65 % des quelque 800 milliards de subventions aux carburants profiteraient aux 20 % de ménages les plus aisés. Renoncer à corriger cette distorsion reviendrait à fragiliser l’accord, ainsi que la crédibilité du pays auprès des bailleurs et des marchés. (financialafrik)
Le rapport de forces institutionnel complique encore la donne. Depuis le limogeage de Sonko de la Primature, la tension entre la majorité parlementaire et l’exécutif est vive.
Compromis ou épreuve de force ?
Trois scénarios se dessinent. Le premier est celui d’un compromis : amendements au texte, étalement de la réforme des subventions, filets sociaux ciblés pour les ménages modestes. Chacun pourrait alors revendiquer une victoire.
Le deuxième est celui d’un blocage prolongé, avec le risque d’un retard dans l’exécution budgétaire et d’une nouvelle tension avec le FMI.
Le troisième est celui d’une escalade institutionnelle, où la question d’une éventuelle dissolution reviendrait au premier plan.
Un argument pèse en faveur du compromis. Les promesses de lutte contre la vie chère sont l’un des terrains où chaque camp a le plus à perdre. Ses détracteurs rappellent que la réforme des subventions n’a pas été engagée sous le gouvernement Sonko, ce qui affaiblit le procès en laxisme que lui fait l’exécutif, comme le procès en austérité qu’il instruit contre lui.
La rue, juge de paix ?
Reste la question sociale. La CNTS et le Front syndical appellent à une grève générale de 72 heures du 21 au 23 octobre, précédée d’une marche à Dakar le 20. Leurs revendications portent notamment sur le paiement d’environ 100 milliards de FCFA d’arriérés dus à l’IPRES et sur la baisse des prix des produits de base, de l’eau, de l’électricité et des hydrocarbures.
Faut-il y voir un prélude à des troubles, comme certains le redoutent en évoquant les violences qui secouent des pays dont la France entre autres ?
La comparaison est hasardeuse : ces violences relèvent surtout de ressorts propres à la société française. L’analogie la plus éclairante est celle des « gilets jaunes» de 2018, nés d’une hausse de la fiscalité sur les carburants.
Au Sénégal, le souvenir des manifestations contre la vie chère de 2008 rappelle qu’une hausse brutale des prix peut mobiliser. Mais aucune hausse n’est décidée à ce jour, et rien n’indique, dans les déclarations de Sonko, qu’il annonce des émeutes.
Ce qui se joue
Le risque immédiat n’est pas l’embrasement mais l’enlisement. Un budget suspendu, un programme du FMI sous surveillance et une colère sociale que chaque camp peut tenter de récupérer : voilà le véritable test. L’issue dépendra de la capacité des deux hommes à transformer un affrontement personnel en négociation sur les priorités du pays.
Par Ibrahima DIOP




































