Ces derniers temps, une question s’impose avec insistance dans le débat public : le Sénégal pourra-t-il faire face aux lourdes échéances financières du mois de mars ?
La réponse est oui. Le Sénégal pourra honorer ses engagements et éviter un défaut de paiement. La véritable question devrait être à quel coût et combien de temps le pays peut soutenir un tel effort. Rembourser à tout prix revient en réalité à faire deux paris.
Le premier pari consiste à engager une consolidation budgétaire massive en un temps record, un véritable marathon couru au rythme d’un sprint. Cela implique une réduction drastique des dépenses publiques, notamment sociales, ainsi qu’une hausse rapide de la fiscalité. Dans ce scénario, le pays s’éloigne progressivement des principes de l’Etat providence et se retrouve contraint de reléguer ses priorités économiques et sociales au second plan, au profit du seul service de la dette.
Le second pari consiste à convaincre le FMI de la soutenabilité de la dette sénégalaise afin d’obtenir un programme. Ce dernier permettrait non seulement d’apporter des liquidités immédiates, mais aussi de rassurer les autres bailleurs concessionnels, dont les financements, souvent à taux zéro pour les pays à faible revenu, sont essentiels pour l’équilibre budgétaire.
Une troisième option serait de continuer à mobiliser des ressources sur le marché régional. Toutefois, cette stratégie atteindrait ses limites dans un laps de temps. D’une part, elle réduirait davantage les crédits disponibles pour le secteur privé. D’autre part, elle exposerait le secteur bancaire à des risques croissants. Comme le souligne le professeur Amath Ndiaye, économiste à l’UCAD, « la hausse des taux, la prudence du marché et les tensions de trésorerie suggèrent que cette stratégie s’approche de ses limites ». Cette voie comporte donc un double risque : celui d’un échec de la consolidation budgétaire ou celui d’un tarissement progressif des prêteurs.
Face à ces contraintes, une autre stratégie mérite d’être sérieusement envisagée : la négociation avec les créanciers, à travers une restructuration ou un rééchelonnement de la dette.
Dans le contexte actuel, marqué par un accès fortement restreint aux marchés internationaux depuis 2024, cette option paraît opportune. L’expérience internationale montre qu’un pays peut retrouver l’accès aux marchés financiers même après un défaut, surtout si la restructuration permet de réduire significativement le fardeau de la dette et d’en restaurer la soutenabilité.
La restructuration de la dette consiste à modifier les conditions initiales des engagements financiers afin d’en alléger la charge via l’allongement des maturités, la réduction des taux d’intérêt, le rééchelonnement des paiements, voire la diminution partielle du principal. Son objectif est de rétablir un niveau de service de la dette compatible avec les capacités réelles de remboursement de l’Etat. Or, la situation actuelle semble préoccupante ; en 2025, les seuls intérêts de la dette représentaient plus de 25 % des recettes fiscales.
De nombreux économistes soutiennent cette approche lorsqu’une dette devient préoccupante. Le prix Nobel Joseph Stiglitz, par exemple, a largement démontré qu’une restructuration précoce et ordonnée permet souvent de limiter les coûts économiques et sociaux d’une crise de la dette. Selon lui, retarder l’ajustement au nom de la crédibilité financière peut aggraver la récession, accroître le chômage et finalement rendre la dette encore plus difficile à rembourser. De plus, une restructuration bien négociée réduit l’incertitude, restaure la confiance et libère des marges budgétaires pour l’investissement productif.
Continuer dans le cycle actuel de refinancement, fondé sur des APE fréquents sur le marché régional, souvent à des taux élevés et maturités courtes, revient à entretenir une dynamique fragile. Chaque échéance nécessite une nouvelle émission pour rembourser la précédente, créant un effet d’accumulation et une vulnérabilité accrue aux chocs économiques. Cette dépendance réduit la marge de manœuvre budgétaire et rend la planification financière plus incertaine.
Dans ce contexte, privilégier la restructuration apparaît comme une option plus prudente et plus stratégique. En allégeant le service annuel de la dette, le Sénégal pourrait réorienter ses ressources vers des dépenses productives et sociales, notamment dans l’éducation et la santé, deux secteurs qui connaissent des perturbations récurrentes.
Or, ces secteurs, moteurs de l’accumulation du capital humain, sont déterminants pour le développement économique et social. Les travaux de Gary Becker ont montré que l’investissement dans le capital humain génère des rendements économiques substantiels à long terme. Dans un monde dominé par l’innovation, la connaissance et la rapidité des mutations technologiques, aucun pays ne peut espérer réduire durablement la pauvreté et réussir son développement sans une population bien formée et en bonne santé.
Aujourd’hui, les perturbations répétées dans l’éducation et la santé constituent un signal d’alerte majeur. A court terme, elles aggravent les déficits d’apprentissage, fragilisent la prise en charge sanitaire et pénalisent les jeunes générations. A long terme, elles risquent d’entraver la croissance économique et de compromettre l’atteinte des objectifs du Plan Vision Sénégal 2050, qui ambitionne de faire du Sénégal un pays souverain, juste et prospère.
Docteur Balla KHOUMA
Statisticien Economiste
































