En cette Journée internationale de la sage-femme, célébrée chaque 05 mai à travers le monde, le Sénégal fait face à une réalité préoccupante : sur 65 écoles de formation, à peine quatre (04) sont officiellement accréditées. Un chiffre qui met en lumière une crise silencieuse, mais lourde de conséquences pour la santé des mères et des nouveau-nés.
Par Idrissa NIASSY
Dans un système de santé où la sage-femme est en première ligne, de la consultation prénatale à l’accouchement, la qualité de la formation devient une question de vie ou de mort. Pourtant, la prolifération des écoles privées qui poussent comme des champignons dans ce pays, souvent insuffisamment encadrées, a ouvert la voie à des enseignements jugés incomplets, voire défaillantes. Au fil des années, la demande croissante en personnel de santé a favorisé la multiplication d’instituts de formation. Mais cette expansion s’est faite sans régulation rigoureuse.
Ce qui fait dire à la présidente de l’Association nationale des sages-femmes du Sénégal (Ansfes), Bigué Ba Mbodji, que des dizaines d’établissements fonctionnent sans accréditation délivrée par des structures comme l’Agence nationale d’assurance qualité de l’enseignement supérieur (Anaq-Sup), censée garantir le respect des normes académiques et professionnelles. Derrière cette anarchie, un risque majeur lié à la mise sur le marché de diplômés insuffisamment formés. Des formations « tronquées » qui inquiètent plus d’uns. « Certains instituts forment des sages-femmes avec des programmes tronqués, des stages fictifs, et des diplômes dits d’école aussi nombreux que disparates pour une seule et même profession », dénonce-t-elle. Avant de poursuivre : « cette cacophonie de titres n’est pas une diversité. C’est une menace pour la vie des mères et des nouveau-nés. C’est pourquoi, nous dénonçons avec la dernière énergie la multitude de diplômes d’école qui ne sont souvent que des attestations de complaisance pour un même métier de sage-femme ».
La présidente de l’Ansfes s’exprimait hier lors d’une conférence de presse en marge de la célébration de la Journée internationale de la sage-femme, dont le thème est axé sur : « Un million de sages-femmes de plus, ne nous contentons pas de compter ». Pour Mme Ba, cette situation crée une confusion dangereuse dans l’esprit des populations. Raison pour laquelle, elle invite l’État à se prononcer et trancher définitivement sur les diplômes reconnus pour avoir la légitimité et la légalité de porter le titre et exercer comme sage-femme.
La santé maternelle indissociable au changement climatique
Selon Mme Bigué Ba Mbodji, il serait utopique de parler de santé maternelle aujourd’hui sans évoquer le changement climatique. Car, au Sénégal, comme dans toute l’Afrique de l’Ouest, les canicules, les inondations et les sécheresses ne sont plus des anomalies avec un impact sur la santé maternelle, néonatale et sexuelle et reproductive. Le changement climatique a des conséquences extrêmes à savoir : la prééclampsie, les accouchements prématurés, les malformations fœtales, l’hyperthermie maternelle, les infections post-partum et le paludisme chez la femme enceinte.
À celles-là, s’ajoutent les violences basées sur le genre exacerbées dans les zones où séjournent les déplacés nonobstant l’anémie gravissime, le retard de croissance intra-utérin, la mortalité néonatale élevée dans ces zones sans oublier l’impact du déplacement de population (éco-migrants) qui entraine l’interruption des soins prénatals, les accouchements non assistés, la recrudescence des Ist et Vih, etc. « Nous devons anticiper, adapter les consultations prénatales selon les aléas climatiques, en fournissant des supplémentations en fer renforcées, des moustiquaires imprégnées, et un plan d’évacuation d’urgence », a-t-elle déclaré. Avant de plaider : « mais, il s’agit aussi, d’organiser des cliniques mobiles après des inondations, pour assurer la continuité des soins dans des abris temporaires, tout en alertant les autorités sanitaires sur les besoins spécifiques des femmes enceintes et des nouveau-nés dans les zones climatiquement vulnérables ». Elle a profité de cette occasion pour appeler ses collègues à élever la voix sur trois points indissociables, à savoir : la formation de qualité aux normes ICM comme seul gage d’une sage-femme compétente et leader avec l’intégration du climat dans les curricula, les plans d’urgence et les politiques de santé marqueur d’un système résilient et juste ; la reconnaissance légale statut, Ordre national fonctionnel, révision de l’article 4-comme condition de son leadership et de sa collaboration effective ; et le recrutement (Cdi) et la formation de sages-femmes d’ici 2030, pour contribuer à résorber ce million de sages-femmes manquantes. « Le million de sages-femmes supplémentaires que le monde appelle de ses veux ne sera pas un million de fantômes. Ce sera un million de bâtisseuses de santé, de justice, et d’avenir », souligne-t-elle.
Le vide juridique fragilise une profession vitale
Dans la République du Mali, l’Association des sages-femmes qui est une Association jumelle du Sénégal, dans le cadre de la Convention internationale des sages-femmes, a son Ordre depuis 1986. Mais au Sénégal, bien que la loi fut votée en 2017, le décret d’application tarde toujours à être signé. Ce qui fait que, au-delà du déficit d’écoles accréditées, un autre problème, plus structurel, persiste : l’absence de décret et d’arrêté ministériel encadrant clairement la nomenclature de la profession de sage-femme. Un Vide juridique qui, selon Bigué Ba Mbodji, contribue à désorganiser la formation, brouiller les responsabilités et affaiblir la qualité des soins. « Dans la plupart des systèmes de santé, la nomenclature des professions médicales définit précisément les compétences, les actes autorisés, les responsabilités et les conditions d’exercice. Mais dans ce pays, les sages-femmes évoluent encore dans le flou réglementaire », a-t-elle fait savoir. Cela est dû, d’après elle, à l’absence de textes d’application, notamment décret et arrêté ministériel. « Nous sommes le seul pays dans l’espace à ne pas avoir notre ordre professionnel. Parce qu’il n’y a pas eu de portage du ministère de la Santé », déplore-t-elle.
Mais, avec le nouveau code de la santé qui se pointe à l’horizon, espérons que la loi sur l’Ordre des sages-femmes connaîtra une issue heureuse. Car au-delà des débats administratifs, l’enjeu est clair : garantir des soins sûrs, encadrés et de qualité pour chaque femme, à chaque naissance.

































