Lundi, en Guinée, le président inaugure un train sur un corridor de plus de 650 kilomètres. À Dakar, la même semaine, on inaugure une autre spécialité nationale : le procès politique de l’ancien régime.
À Conakry, on traverse un tunnel de douze kilomètres. À Dakar, on creuse dans les vieux dossiers. Là-bas, le rail avance. Ici, les auditions défilent. Eux font avancer les trains ; nous faisons défiler le paysage des prédécesseurs.
Six commissions d’enquête parlementaire, des anciens ministres à la barre, des révélations en série. À ce rythme, nous finirons par connaître par cœur les fautes du passé, sans jamais apprendre à construire l’avenir.
Le paradoxe est saisissant : nous voulons une administration irréprochable, mais nous fabriquons des fonctionnaires qui n’osent plus rien signer. Nous exigeons des résultats, tout en enseignant aux décideurs que l’inaction est la meilleure assurance contre les ennuis. Au Sénégal, celui qui ne fait rien ne risque rien. Celui qui entreprend risque un jour de devoir s’en expliquer devant les caméras. Pendant ce temps, les investisseurs hésitent.
Nous voulons un État qui avance, mais nous transformons chaque décision en pièce à conviction.
Qu’on ne s’y trompe pas : la reddition des comptes est indispensable. Mais nous disposons déjà de plusieurs organes de contrôle : IGE, Cour des comptes, OFNAC, inspections internes et autres structures compétentes. Une commission d’enquête parlementaire n’est ni un tribunal ni un programme de développement. Elle ne construit ni route, ni hôpital, ni emploi. Mille commissions d’enquête ne constitueront jamais un projet de société.
Pendant que nous jugeons le passé, la dette avoisine 130 % du PIB et la croissance hors hydrocarbures plafonne. Le pétrole coule, mais la prospérité ne jaillit pas du sous-sol par miracle. Il faut des décisions, des investissements et des responsables capables d’agir.
Et pendant que Dakar creuse dans ses dossiers, ailleurs en Afrique, les chantiers avancent, souvent loin du vacarme politique. L’Éthiopie mise sur son barrage de la Renaissance pour renforcer sa capacité énergétique. La Tanzanie étend son réseau ferroviaire vers les Grands Lacs. Le Nigeria développe ses capacités industrielles avec la raffinerie Dangote. Ces pays ont leurs difficultés, leurs contradictions et leurs défis. Mais ils travaillent à concrétiser des ambitions de long terme. Ils ne font pas nécessairement moins de politique : ils font aussi de la politique un instrument pour bâtir.
La Guinée n’est pas un modèle parfait, et Simandou ne résoudra pas tous ses problèmes. Mais ces chantiers nous rappellent une vérité gênante : un pays doit aussi savoir où il va. Les nations ne réalisent pas leurs rêves à coups de déclarations, mais à force de cap, de travail et de continuité.
Notre ambition ne peut pas être de produire davantage de procès-verbaux que de projets, davantage de convocations que de réalisations.
À force de chercher qui a fait dérailler le pays, nous risquons d’oublier de poser les rails.
Que la justice juge, que le Parlement contrôle et que l’administration construise. Les générations futures nous demanderont non seulement qui nous avons convoqué, mais ce que nous avons accompli.
Car un pays peut finir par solder tous ses comptes avec le passé et rester débiteur envers son avenir.
Malick SONKO
Analyste politique




































