C’est un Ousmane Sonko calme et posé qui s’est prêté aux questions de nos confrères de France24 et RFI, ce lundi 15 juin 2026. Sans tabou, le président du Pastef, par ailleurs président de l’Assemblée Nationale, revient sur sa brouille avec le Chef de l’Etat, la dette, l’homosexualité, entre autres questions brûlantes de l’actualité nationale.
Quelques bribes de cet entretien spécial
Ousmane Sonko : « Il peut y avoir des divergences politiques, programmatiques, mais pas de déchirure »
Je ne pense pas qu’il y ait querelle. Le Sénégal est plus grand que les divergences politiques que nous pouvons avoir. Je peux rassurer tout le monde qu’il n’y aura pas de déchirure. Il peut y avoir des divergences politiques, programmatiques, mais pas de déchirure du pays. Donc, le débat ne se pose pas en termes de déchirure. Le peuple sénégalais est plus grand que cela.
« Nous avons tous cette obligation de travailler à la réussite de ce mandat »
Je pense que, d’abord, cette affaire appartient désormais à l’histoire politique du Sénégal. Un homme politique, c’est une trajectoire. Et cette séparation sur le plan institutionnel n’est pas l’aspect le plus marquant de ma carrière politique en réalité, et je pense qu’aujourd’hui, je dois remercier d’abord le peuple sénégalais d’avoir porté sa confiance sur un candidat que moi-même j’ai désigné, et ensuite d’avoir renouvelé cette confiance en nous donnant cette majorité écrasante à l’Assemblée nationale et par anticipation, en me désignant à la tête de cette prestigieuse institution. Désormais, mes énergies vont être concentrées sur le fait de donner à cette institution-là le rôle et la place qui sont la sienne. Après, je pense que l’exécutif fera ce qu’il doit faire en vertu de ses pouvoirs constitutionnels. Le législatif le fera de manière complémentaire, parce que nous avons tous cette obligation de travailler à la réussite de ce mandat, qui est notre mandat en réalité. Donc, je ne vais pas m’en dédouaner. J’ai été Premier ministre pendant deux ans. Mon bilan parle pour moi-même et je souhaite pour le reste de ce mandat qu’il y ait tout le succès pour le bonheur du peuple sénégalais.
La trahison de Diomaye ? « les engagements que nous avons pris vis-à-vis du peuple sénégalais ne sont pas respectés… »
Les notions de trahison relèvent beaucoup plus de la morale et de l’affectif. Je préfère être sur un terrain lié à une notion beaucoup plus politique. Ce sont des engagements qui ont été pris vis-à-vis du peuple sénégalais pendant dix ans d’opposition et dont beaucoup ont été complètement dévoyés dans la trajectoire qui a été choisie. Je préfère mettre le curseur à ce niveau-là. Je considère aujourd’hui que les engagements que nous avons pris vis-à-vis du peuple sénégalais, pour la plupart en tout cas, certains de ces engagements ne sont pas respectés et il n’y a pas de volonté de les respecter. Après, je ne suis pas sur le terrain de l’émotion. La trahison, je laisse ça à la morale.
Exclusion de Bassirou Diomaye Faye du Pastef ? « Nous n’en sommes pas encore là »
Ça s’appréciera le moment venu. Je pense que le parti Pastef est très structuré, très organisé. Il a des textes et ces textes sont très très clairs sur les procédures à suivre, sur les griefs à mettre sur la table pour pouvoir parler de l’exclusion ou pas de quelqu’un. Donc, nous n’en sommes pas encore là. Le parti appréciera. Le parti, ce n’est pas Ousmane Sonko et ce sont les instances qui apprécieront le moment venu.
La censure : « si des cas nécessitent une censure, nous n’hésiterons pas »
En réalité, je crois que mes déclarations sont plus complètes que cela. Il n’y a pas de chèque en blanc qu’on délivrerait au président de la République et au gouvernement. J’ai dit, puisque nous ne sommes pas là pour entraver l’action de l’exécutif, autant que possible, nous ne censurerons pas. Nous ne serons pas, en tout cas, dans des logiques politiciennes de censurer pour régler des comptes ou pour affaiblir une action. Mais effectivement, si des cas nécessitent une censure, c’est une prérogative constitutionnelle de l’Assemblée nationale. Nous n’hésiterons pas à l’utiliser.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Un gouvernement vient d’être installé. Nous l’observons. Nous le laissons prendre ses marques. La situation du pays exige de chacun d’entre nous beaucoup de retenue, beaucoup de sagesse, pour mettre en avant exclusivement les intérêts du pays. Après, nous sommes dans une démocratie, la Constitution a donné des pouvoirs à chacune des institutions. L’exécutif, de par la Constitution, définit la politique de la Nation et l’exécute par son gouvernement. L’Assemblée nationale vote seule la loi. Elle contrôle l’action du gouvernement et elle s’assure de la bonne exécution des politiques publiques. Ce sont des attributions qui sont très claires. Nous n’avons pas forcément besoin d’être de grands amis pour que ça marche. Il faut que chacun respecte les règles et le reste, ça ira.
Gouverner par ordonnances, selon l’article 52, est une prérogative du président de la République qui est très bien encadrée. Il faut quand même – et c’est valable pour la France d’ailleurs – des cas spécifiques et particuliers pour pouvoir l’invoquer. Et ça ne diminue pas en réalité les pouvoirs de l’Assemblée nationale. Ce qui change, c’est que l’approbation se fait a posteriori et non plus a priori puisque tous les actes pris par le président devront, dans les quinze jours, être soumis à l’approbation de l’Assemblée nationale. Donc, ça ne pose pas de problème fondamentalement.
Et le report des élections ?
Nous n’en sommes pas encore là. Les élections ne peuvent pas être reportées. Il n’y a aucune raison valable pour qu’elles soient reportées. Elles se tiendront à la date prévue, je l’espère. Quelles que soient les manœuvres qui seront entreprises, les élections devront se tenir à la date prévue. C’est la loi qui encadre l’organisation des élections et qui impose au président de la République de prendre les actes qu’il faut. Je pense que nous avons jusqu’à mi-juillet comme dernier délai pour qu’il prenne le décret pour fixer la date des élections et plus tard convoquer le corps électoral. Nous pensons qu’il respectera ses responsabilités légales.
Restructuration de cette dette ?
Vous savez, nous ne sommes pas dans des positions figées, dans l’absolu. Nous examinons avec lucidité la situation. Le plus important, c’est que ce qui sera mis sur la table corresponde aux exigences du moment. Une restructuration sauvage, nous n’en avons pas voulu. Je m’y suis opposé durant tout le temps que j’ai été Premier ministre. Considérant que les conditions n’étaient même pas réunies puisque le pays n’était pas en défaut, il parvenait à respecter ses engagements. Nos indicateurs étaient relativement corrects, nos perspectives de croissance également. C’est là où on a besoin du FMI. Le FMI, on en a besoin quand on est dans ces situations-là. Et nous pensions qu’il y avait possibilité d’avoir un accord en ce moment avec le FMI, qui, apparemment, a d’autres préoccupations que celle d’encadrer et d’aider un pays qui est dans cette situation dont nous ne sommes pas responsables, nous. Nous acceptons maintenant que l’État, c’est la continuité.
Je considère aujourd’hui que nous pouvons apprécier au fur et à mesure les développements. Entre temps, il y a eu la crise dans le Golfe qui est venue s’ajouter à la crise de la dette que nous connaissions déjà. En tant que Premier ministre sortant, je sais que nous vivons une tension assez particulière. Nous apprécierons. Comme je l’ai dit, dans l’absolu, nous ne sommes pas là pour faire de l’entrave. Mais si une solution devait être prise, qui ne va pas dans le sens de l’intérêt du Sénégal, qui sacrifie nos options de changement systémique et structurel sur l’autel des ratios à court terme, nous ne l’accepterons pas. Et ce qui relève du pouvoir de l’Assemblée nationale, nous l’utiliserons pour dire non.
« Nous avons toujours été en phase sur la gestion de la dette »
Nous n’en avons jamais discuté. Nous avons toujours été en phase sur la gestion de la dette, jusqu’à notre dernière discussion, où la question a été soulevée et qu’il m’a confirmé que la ligne n’avait pas changé. Nous allons voir ce qui va se passer dans les semaines ou les mois à venir. Mais je dis que sur la question de la dette odieuse, ce sont mes considérations personnelles. C’est accepté et admis en droit international, depuis les travaux de l’économiste Alexander Sack, de considérer que lorsqu’une dette a été contractée à l’insu du peuple et contre ses intérêts, cette dette est odieuse et elle peut être rejetée.
Une partie de cette dette, effectivement, est une dette odieuse parce qu’elle n’est même pas passée par l’approbation de l’Assemblée nationale. Donc, elle n’avait été approuvée ni par le peuple directement, ni par le peuple indirectement. Les procédures et les mécanismes n’ont pas été respectés et le peuple sénégalais doit aujourd’hui en supporter la charge. Cette dette est effectivement pour partie odieuse. Il faut du courage politique pour poser ce débat-là. J’ai eu à me prononcer sur cela à plusieurs reprises à travers mes interventions, en tant qu’homme politique. J’espère simplement que l’exécutif actuel prendra ses responsabilités pour aller dans ce sens et discuter pour effectivement l’annulation d’une partie de la dette.
Homosexualité : « Il n’y a pas de chasse aux homosexuels »
Il n’y a pas de chasse aux homosexuels. Il y a une loi sénégalaise qui date de plus de 30 ans. Vous semblez vouloir faire croire que c’est une loi nouvelle, alors que non. Ce sont les peines qui ont été corsées. La loi est là depuis l’époque du président Léopold Sédar Senghor, avec les mêmes incriminations de la pratique de l’homosexualité. Donc la loi, elle n’est pas venue avec nous, elle est là.
Par le passé, il y a eu des arrestations et les arrestations ont démarré, rappelez-vous, avant le vote du durcissement des peines pour l’homosexualité. Et c’est parti de deux choses. Le phénomène, la pratique de l’homosexualité associée à la transmission volontaire du VIH. La presse occidentale semble vouloir occulter ce deuxième aspect qui est extrêmement important : la transmission volontaire du VIH.
Donc, le Sénégal est un pays souverain : il n’a pas à se justifier des lois qu’il prend, ni devant l’Occident, ni devant personne. La France a mis en application des lois que le Comité des droits de l’homme des Nations unies a considéré comme étant attentatoires aux droits humains, notamment sur le voile islamique, le hijab, ou sur les mineurs. Vous ne nous avez pas entendu nous prononcer, ni notre presse. Nous attendons la même courtoisie, le même respect de la France et de l’Occident. Nous sommes dans un pays qui a ses croyances religieuses, ses convictions culturelles, qui est un pays souverain, qui légifère souverainement sur ce qu’elle considère être rejeté par sa société. Et je pense que ça ne doit pas faire l’objet de débat.
Présidentielle 2029 : « je souhaiterais attendre le moment »
Il est très prématuré de parler de candidature. Je vois beaucoup d’initiatives qui parlent de candidature d’Ousmane Sonko en 2029 et je souhaiterais attendre le moment, parce que j’ai un parti politique qui investira le candidat qu’il souhaitera investir. Nous n’en sommes pas encore là.
Avec RFI


































