Alors que l’objectif mondial est désormais l’élimination du sida comme problème de santé publique, les structures sanitaires sénégalaises continuent de recevoir des patients à un stade avancé de l’infection. Un paradoxe qui inquiète les chercheurs et appelle, selon eux, à revoir les stratégies de dépistage, de diagnostic et de prise en charge.
Par Idrissa NIASSY
« À l’ère où on parle de l’élimination du sida, nous continuons toujours à voir dans nos structures de santé des personnes à un stade avancé. Ce n’est pas normal ». Le constat du Professeur Ndeye Coumba Touré Kane, microbiologiste à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) et coordonnatrice Sud de l’ANRS au Sénégal, résume l’enjeu de l’atelier international consacré à la recherche clinique sur le Vih, organisé à Saly Portudal (Mbour). Durant trois jours, chercheurs, cliniciens et acteurs de la lutte contre le Vih venus de plusieurs pays africains et de France se penchent sur une question devenue cruciale : pourquoi des patients arrivent-ils encore dans les structures de santé avec une infection à Vih déjà avancée, alors que les moyens de dépistage et les traitements ont considérablement progressé ?
Pour Pr Ndeye Coumba Touré Kane, cette situation impose une réflexion collective. L’objectif de la rencontre est notamment de mieux comprendre les obstacles persistants au diagnostic précoce et à la prise en charge, mais aussi de trouver des réponses adaptées aux réalités africaines.
La première étape de l’atelier est consacrée à un état de l’art : revue des connaissances scientifiques récentes sur les stratégies thérapeutiques, le diagnostic, la prise en charge et les dimensions sociales liées au Vih et aux infections opportunistes, tout en identifiant les principales difficultés et de faire émerger des solutions concrètes. L’ambition, selon elle, est de transformer les questions prioritaires en projets de recherche structurants, susceptibles d’améliorer directement la prise en charge des patients. L’enjeu est d’autant plus important que les infections opportunistes constituent encore un marqueur des formes avancées du Vih. Elles témoignent souvent d’une découverte tardive de l’infection ou d’une prise en charge insuffisamment précoce. « Nous devons réfléchir et voir comment solutionner ce problème », insiste la microbiologiste.
50 participants, 13 pays et 20 jeunes chercheurs
Cette réflexion dépasse les frontières sénégalaises. Treize (13) pays sont représentés et quelque 50 participants prennent part à la rencontre, selon le Professeur Maxime Hentzien, professeur de maladies infectieuses au CHU de Reims et co-président de l’AC44 Recherche clinique Vih. « L’enjeu est de se retrouver au sein d’un même lieu pour développer des travaux de recherche avec les différents acteurs qui vont non seulement les développer mais aussi les mener derrière », explique-t-il.
Une place particulière est accordée à la relève scientifique. Vingt (20) jeunes chercheurs africains, sélectionnés après un processus rigoureux, participent aux travaux. Pour les organisateurs, leur implication doit permettre de préparer une nouvelle génération capable de porter demain les projets de recherche sur le Vih et les infections opportunistes. Si Dakar accueille cette réflexion internationale, c’est aussi parce que le Sénégal dispose d’une longue expérience dans la recherche et la prise en charge du Vih. Le pays a notamment joué un rôle pionnier avec l’Initiative sénégalaise d’accès aux antirétroviraux, lancée en 1998.
À une époque où la capacité des pays africains à assurer la prise en charge par les antirétroviraux était mise en doute, l’expérience sénégalaise a contribué à démontrer la faisabilité de cette prise en charge. Cette dynamique a participé à la mise en place de la gratuité des antirétroviraux au Sénégal en 2003, avant l’adoption par l’Oms, en 2005, d’une stratégie de gratuité à l’échelle du continent. Au CEPIAD, de l’hôpital de Fann, consacré à la prise en charge des usagers de drogues, les travaux de recherche menés dans ce domaine, ont produit des résultats ensuite traduits en notes de politique publique destinées à orienter les décisions sanitaires.
Une épidémie en baisse, mais des poches de vulnérabilité
Selon la chercheuse, la tendance globale de l’épidémie au Sénégal reste baissière, même si le Vih demeure une épidémie concentrée. « Les efforts doivent notamment se poursuivre auprès des jeunes de 15 à 24 ans et de certaines populations particulièrement exposées », a-t-elle fait savoir. Mais, l’autre bataille est celle de l’observance. Le traitement antirétroviral, rappelle-t-elle, « doit être pris de manière continue ».
Lorsqu’un patient suit correctement son traitement et atteint une charge virale indétectable, il ne transmet plus le Vih par voie sexuelle. Cette efficacité repose toutefois sur la continuité du traitement. Pour les chercheurs réunis à Dakar, le défi est donc double : consolider les acquis et comprendre pourquoi, malgré ces progrès, certains patients arrivent encore trop tard dans le système de soins. Car derrière les avancées scientifiques et thérapeutiques demeure une réalité préoccupante : tant que les structures de santé continueront de recevoir des personnes au stade avancé de l’infection, l’élimination du sida restera confrontée à un angle mort majeur : celui du diagnostic tardif.




































