À l’ouverture, hier à Dakar, du Forum sur la participation des Ong à la 89ème session de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples qui se tient jusqu’au 10 octobre dans la capitale sénégalaise, la société civile africaine a placé l’accès à l’eau et à l’assainissement au cœur des droits humains. Elle réclame une meilleure prise en compte des droits des femmes dans les rapports des États et appelle les pays qui ne l’ont pas encore fait à ratifier le Protocole de Maputo.
Par Idrissa NIASSY
L’Afrique ne pourra pas atteindre les ambitions de son Agenda 2063 en laissant des millions de femmes et de filles au bord des puits. C’est le message fort porté hier à Dakar par le Réseau des femmes leaders pour le développement (Rfld), à l’occasion du Forum des Ong organisé en prélude à la 89ème session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.
Prenant la parole au nom du Rfld, John Gbénagnon a replacé la question de l’eau dans le champ des droits fondamentaux. « La Charte, comme l’eau, n’a de valeur que si elle circule jusqu’à celles et ceux qui en ont le plus besoin », a-t-il lancé hier lors de la cérémonie d’ouverture du Forum des Ong qui se tient du 08 au 10 octobre 2026, à Dakar.
Il a rappelé, à cette occasion, que l’Union africaine a consacré l’année 2026 à la disponibilité durable de l’eau et aux systèmes d’assainissement sûrs. Le plaidoyer est d’autant plus pressant que la corvée d’eau continue de peser lourdement sur les femmes et les filles. Selon les données avancées lors du Forum, celles-ci consacrent environ 250 millions d’heures chaque jour à la collecte de l’eau. Un temps qui se paie en heures d’école perdues, en opportunités économiques sacrifiées et en risques supplémentaires d’exposition aux violences.
L’absence de latrines dans une école peut contraindre une fille à rester chez elle pendant ses règles. Un puits qui tarit oblige une mère à parcourir de longues distances, parfois seule. Pour le Rfld, ces situations ne relèvent plus uniquement du déficit d’infrastructures : elles constituent une question de droits humains. L’article 15 du Protocole de Maputo engage déjà les États à garantir aux femmes l’accès à l’eau potable. Le réseau veut désormais que cette disposition soit davantage utilisée comme instrument de reddition de comptes. Il demande à la Commission africaine d’examiner systématiquement l’accès des femmes à l’eau et à l’assainissement dans les rapports présentés par les États.
Le plaidoyer s’appuie également sur une conviction : les femmes qui vivent au plus près des difficultés savent souvent mieux que quiconque comment y répondre. John Gbénagnon a cité l’exemple d’un groupement de femmes rurales d’Afrique de l’Ouest qui, après avoir reçu un financement, a choisi de réparer la pompe de son village. « Ce sont elles qui ont décidé de l’usage de cet argent, parce qu’elles connaissaient le problème mieux que quiconque », a-t-il souligné. Cette expérience nourrit le Fonds féministe d’Afrique de l’Ouest, mis en place par le Réseau dans quinze pays pour orienter directement les ressources vers les organisations féminines à la base.
Plus de 400 millions d’Africains sans eau
L’ampleur du défi a également été soulignée par le Forum des Ong. Plus de 400 millions d’Africains seraient privés d’eau, tandis que plus de 800 millions n’auraient pas accès à un assainissement de base et plus de 700 millions à des services d’hygiène élémentaires. En milieu rural, seule une personne sur quatre disposerait d’une eau potable gérée en toute sécurité.
À cette crise structurelle s’ajoute le déficit de financement. L’Afrique aurait besoin d’environ 50 milliards de dollars par an pour parvenir à la sécurité hydrique et à un assainissement universel d’ici 2030, alors que le déficit annuel d’investissement est estimé à 30 milliards de dollars. Pour les organisations réunies à Dakar, l’enjeu dépasse donc largement la construction de forages ou de réseaux d’adduction. Sans eau, ont-elles rappelé, il n’y a ni santé, ni agriculture, ni industrialisation, ni développement durable. Et dans les zones affectées par les conflits ou les catastrophes climatiques, la destruction des points d’eau et des infrastructures accentue les déplacements et les vulnérabilités.
Le Forum a également tiré la sonnette d’alarme sur le rétrécissement de l’espace civique. Lois restrictives, surveillance des défenseurs des droits humains et harcèlement en ligne visant particulièrement les femmes engagées : autant de menaces qui fragilisent le travail de la société civile. « Une communauté ne peut pas revendiquer son droit à l’eau si elle ne peut ni s’organiser ni s’exprimer librement », a averti John Gbénagnon. Le Réseau entend ainsi continuer à investir dans le financement et la sécurité, en ligne comme hors ligne, des défenseures des droits humains afin de leur permettre de demander des comptes aux pouvoirs publics.
Neuf États appelés à ratifier Maputo
À Dakar, le plaidoyer féministe s’est enfin transformé en appel politique. Le Réseau des femmes leaders pour le développement demande aux neuf États membres de l’Union africaine qui n’ont pas encore ratifié le Protocole de Maputo de franchir le pas avant le prochain anniversaire de la Charte africaine.
À quelques jours du 40ème anniversaire de l’entrée en vigueur de la Charte africaine, le Forum entend ainsi transformer les textes en droits réellement vécus. La formule de clôture de John Gbénagnon résume l’ambition : « La femme qui va chercher l’eau a sa place. La fille qui manque l’école faute de latrines a sa place ». Une manière de rappeler que la Charte africaine ne doit pas rester enfermée dans les salles de conférence : elle doit atteindre les villages, les écoles, les points d’eau et toutes celles qui attendent encore que leurs droits deviennent une réalité.
Le Forum des Organisations non gouvernementales (Ong) a, de son côté, appelé à une participation effective des communautés vulnérables dans l’élaboration des politiques publiques. Il a aussi insisté sur la nécessité de protéger la liberté d’expression, d’association et de réunion, considérant la société civile non comme un adversaire de l’État, mais comme « l’un des acteurs essentiels » du développement africain.




































