Vingt (20) ans après avoir gelé l’octroi de licences de pêche démersale côtière pour préserver des ressources halieutiques menacées par la surexploitation, l’État du Sénégal semble amorcer un tournant majeur. Quatre licences de pêche industrielle sont actuellement en cours d’attribution, une décision qui suscite déjà de nombreuses interrogations au sein des professionnels du secteur et des défenseurs de l’environnement.
Par Idrissa NIASSY
Selon le ministère des Pêches, cette mesure s’inscrit dans une logique de renforcement de l’approvisionnement du marché national en produits halieutiques. Les autorités assurent que les captures réalisées dans le cadre de ces nouvelles licences seront destinées exclusivement à la consommation locale, avec pour objectif de contribuer à la souveraineté alimentaire du pays. Le gouvernement met également en avant les conclusions des évaluations scientifiques récentes qui feraient état d’un potentiel de pêche permettant une exploitation « limitée, progressive et strictement encadrée » de certaines ressources démersales. Une position qui tranche avec la prudence observée depuis 2006, année à laquelle l’État avait décidé de suspendre l’attribution de nouvelles licences en raison de la dégradation inquiétante des stocks.
Mais cette décision est loin de faire l’unanimité. Plusieurs acteurs de la pêche artisanale, des organisations professionnelles et des structures de la société civile redoutent une remise en cause des efforts consentis depuis deux décennies pour restaurer les ressources marines. Ils craignent notamment que l’ouverture de nouvelles capacités de pêche industrielle n’accentue la pression sur des espèces déjà fragilisées, à l’image du thiof ou de certains céphalopodes.
C’est le cas de Mamadou Kaly Ba de Greenpeace Africa. Pour lui, ces quatre licences de pêche industrielle qui sont en cours d’attribution, ouvrent l’accès des zones côtières aux chalutiers industriels, au détriment des communautés de pêche artisanale qui en dépendent depuis des générations. « Cette décision est un coup dur pour les pêcheurs artisanaux, les communautés côtières, les mareyeurs et mareyeuses qui constituent depuis longtemps l’épine dorsale de la sécurité alimentaire et de l’économie locale du Sénégal », a-t-il fait part. « Face aux chalutiers industriels, les pêcheurs artisanaux ne disposent pas des mêmes moyens techniques et financiers pour faire face », ajoute-t-il.
Ce qui rend la situation encore plus injuste, d’après lui, c’est que depuis des décennies, la pêche artisanale, réclame l’élargissement de sa zone d’action avec des mesures d’accompagnement pour satisfaire la demande nationale. Pourtant, aujourd’hui, des exceptions sont faites en faveur de navires industriels. Cela crée, selon lui, « un profond sentiment d’injustice » et accroît encore la « vulnérabilité de communautés » déjà fortement fragilisées. « Autoriser le retour des chalutiers industriels dans les zones démersales côtières risque de détruire des années d’efforts collectifs au profit de gains industriels à court terme », a déclaré M. Ba.
Greenpeace a rédigé une lettre ouverte adressée au président de la République du Sénégal, appelant à la suspension de la mise en œuvre du décret autorisant la levée partielle du gel des licences de pêche démersale côtière. « Nous espérons une réponse favorable », a-t-il conclu.
Au-delà de la question écologique, c’est aussi celle de la transparence qui alimente les débats. Des voix s’élèvent pour réclamer davantage d’informations sur les bénéficiaires des licences, les critères ayant présidé à leur sélection ainsi que les mécanismes de contrôle destinés à garantir que les captures approvisionneront effectivement le marché national. Dans un contexte où le poisson demeure la principale source de protéines pour des millions de Sénégalais, le dossier revêt une importance stratégique. Entre impératif de sécurité alimentaire et nécessité de préserver durablement les ressources marines, le gouvernement est désormais attendu sur sa capacité à convaincre que cette réouverture partielle ne compromettra pas l’avenir du secteur.
L’attribution de ces quatre licences pourrait ainsi marquer un changement de cap majeur dans la politique halieutique nationale, avec des conséquences qui dépasseront largement le seul cadre économique pour toucher aux enjeux environnementaux, sociaux et alimentaires du pays.

































