Ministre, haut fonctionnaire, penseur discret : à travers « L’Aventure ambiguë », le Sénégalais a donné une voix au déchirement de toute une génération africaine.
Il y a des écrivains qui multiplient les livres, et d’autres dont un seul roman suffit à rester dans les mémoires. Cheikh Hamidou Kane appartient à la seconde famille. Né en 1928 à Matam, au nord du Sénégal, dans une famille toucouleur de tradition musulmane, il grandit entre deux écoles : celle du Coran, où l’on apprend la parole de Dieu par cœur, et celle des Français, où l’on apprend à compter, à raisonner, à conquérir. Cette double éducation, il ne l’a jamais quittée. Il en a fait la matière de sa vie et de son œuvre.
Études à Saint-Louis et à Dakar, puis départ pour Paris, où il étudie la philosophie et le droit. Dans le Paris de l’après-guerre, le jeune Sénégalais observe, doute, médite. De ces années naît « L’Aventure ambiguë », publié en 1961, un an après l’indépendance du Sénégal. Son héros, Samba Diallo, est un jeune élève coranique envoyé en France : il y découvre la puissance de la raison occidentale, mais aussi le prix à payer pour y accéder. Le roman reçoit en 1962 le Grand prix littéraire de l’Afrique noire et devient un classique.
L’homme de lettres devient bâtisseur
Pourtant, Kane ne fait pas de la littérature son métier. Rentré au pays, il se met au service de l’État : ministre du Plan, de l’Industrialisation, de la Coopération, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, puis responsable au sein d’organisations internationales comme l’UNICEF. L’homme de lettres devient bâtisseur, comme si le romancier avait voulu répondre par l’action à la question qu’il avait posée par l’écriture : comment entrer dans la modernité sans perdre son âme ?
Il faudra attendre 1995 pour qu’il revienne au roman avec « Les Gardiens du temple », qui prolonge la réflexion sur la rencontre des cultures. Plus de trente ans de silence éditorial, une rareté assumée : chez Kane, la parole se mesure et se mûrit.
Ce que l’on retient de lui, c’est cette posture rare : ni nostalgique du passé, ni fasciné par l’Occident, mais attentif à ce qui se perd et à ce qui se gagne dans chaque passage d’un monde à l’autre.
Plusieurs personnalités lui rendent hommage !
Plusieurs personnalités, dont les ministres Cheikh Tidiane Dièye (Hydraulique et Assainissement), Moustapha Guirassy (Éducation nationale) et Ibrahima Sy (Santé et Hygiène publique), ont rendu un dernier hommage, dimanche, à Dakar, à l’écrivain et ancien ministre Cheikh Hamidou Kane, décédé samedi à l’âge de 98 ans. Lors de la levée du corps du défunt, à l’hôpital universitaire de Fann, ils ont témoigné de sa générosité, de sa modestie et de ses nombreuses autres qualités.
Le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Cheikh Tidiane Dièye, estime que Cheikh Hamidou Kane a activement pris part au mouvement politique à l’origine de l’indépendance du Sénégal en 1960. Membre des premiers gouvernements du pays après son accession à la souveraineté nationale, Cheikh Hamidou Kane fait partie des pionniers de la construction de l’État sénégalais, selon M. Dièye.
Par la littérature, il a contribué au « ressourcement » et à l’‘’enracinement de notre culture’’, à l’« ouverture » du Sénégal au reste du monde également, a ajouté le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, rappelant l’avoir côtoyé lors des Assises nationales de 2008-2029, où le romancier à succès et ancien ministre dirigeait une commission chargée des valeurs et de l’éthique. D’après lui, Cheikh Hamidou Kane était déterminé à transmettre à d’autres générations son engagement au service du Sénégal. « Il a fait ce qu’il avait à faire », résume Cheikh Tidiane Dièye.
Son collègue chargé de la Santé et de l’Hygiène publique, Ibrahima Sy, dit garder du défunt le souvenir d’« un très grand homme ». D’après lui, Cheikh Hamidou Kane était connu également pour la fidélité à sa religion, un solide apprentissage du Coran et son ouverture intellectuelle. Il était une référence dans l’Administration publique et la société sénégalaise, selon M. Sy. Le ministre de la Santé et de l’Hygiène a témoigné aussi de la « modestie », de la « générosité » et de la « discrétion » du défunt.
Le ministre de l’Éducation nationale, Moustapha Guirassy, a rendu hommage à l’intellectuel qui s’est employé à poser, par la littérature surtout, les cruciales questions de l’identité, de l’éducation et de l’ouverture au monde. « Cheikh Hamidou Kane avait bien compris notre époque […] Très tôt, il a posé les grandes questions à [plusieurs] générations », a dit M. Guirassy. « Ce n’est pas simplement de la littérature. C’est aussi une réflexion sur l’économie et le développement », a-t-il dit du legs du célèbre romancier à la postérité.
Le chercheur, écrivain et critique littéraire Massamba Guèye estime que Cheikh Hamidou Kane fait partie du « panthéon de la littérature » sénégalaise, africaine et mondiale. « Il n’aimait pas le « paraître ». Il était dans les choses essentielles », a dit M. Guèye, tenant à rappeler son attachement à « la vérité ». Avec l’auteur de « L’Aventure ambiguë » (Éditions Julliard, Présence africaine, 1961), un célèbre classique de la littérature africaine, meurt en même temps un « patriarche », un « homme de dialogue » et un « serviteur de l’État », selon Massamba Guèye.
Par Ibrahima DIOP





































