Pénuries persistantes, chômage massif et exode des soignants : l’Organisation mondiale de la santé (Oms) tire la sonnette d’alarme sur l’état critique des systèmes de santé africains.
Par Idrissa NIASSY
L’Afrique forme davantage de médecins, d’infirmiers et de sages-femmes. Pourtant, les hôpitaux continuent de manquer de personnel, des milliers de diplômés restent sans emploi et l’exode des professionnels de santé vers l’étranger s’intensifie. Ce paradoxe inquiétant est au cœur du nouveau rapport de l’Organisation mondiale de la Santé (Oms) sur les ressources humaines en santé en Afrique. Présenté à Accra, au Ghana, lors du deuxième Forum africain sur l’investissement dans les personnels de santé, le document intitulé « State of the Health Workforce in Africa 2026 : Plan. Train. Retain. » dresse un constat sévère : malgré les progrès enregistrés ces dernières années, les systèmes de santé africains restent profondément fragiles.
Selon l’Oms, le nombre de personnels de santé en Afrique est passé de 4,3 millions en 2018 à 5,72 millions en 2024. Une hausse importante qui, paradoxalement, ne suffit toujours pas à couvrir les besoins des populations. Le continent ne disposerait actuellement que de 46 % des effectifs nécessaires pour assurer des services de santé adéquats. Plus préoccupant encore, près de 943 000 professionnels de santé formés étaient au chômage en 2024. Dans plusieurs pays africains, de jeunes médecins, infirmiers et sages-femmes peinent à intégrer les structures sanitaires publiques ou privées, faute de financements, de recrutements ou de planification efficace. Pendant ce temps, les établissements de santé restent débordés et sous-dotés, notamment dans les zones rurales et périphériques où l’accès aux soins demeure un véritable parcours du combattant.
L’Oms a révisé les chiffres relatifs à la pénurie prévue de personnels de santé dans la Région africaine d’ici à 2030, la faisant passer de 6,1 millions à 5,85 millions. C’est un signal important que des progrès sont en train d’être réalisés. Cependant, cette réduction reste marginale et fragile. Elle ne représente pas encore une transformation structurelle du marché du travail dans le secteur de la santé, et elle pourrait facilement être inversée si les pays n’accélèrent pas les investissements dans l’éducation, l’emploi et la fidélisation.
Une fuite des cerveaux qui vide les hôpitaux
L’autre grande inquiétude soulevée par l’Agence mondiale qui s’occupe de la santé concerne l’accélération des migrations de personnels de santé vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou les pays du Golfe. Faibles salaires, surcharge de travail, manque d’équipements, absence de perspectives de carrière : autant de facteurs qui poussent de nombreux soignants africains à quitter leur pays. Le rapport révèle que près d’un professionnel de santé africain sur deux envisage d’émigrer. Cette fuite des compétences fragilise davantage des systèmes sanitaires déjà sous tension, au moment où le continent fait face à une augmentation des maladies chroniques, des urgences sanitaires et des effets du changement climatique sur la santé publique.
Le rapport indique aussi que près de 46 % des agents de santé déclarent avoir l’intention de migrer, en raison de mauvaises conditions de travail et de possibilités de carrière limitées. Dans le même temps, l’absentéisme continue d’éroder les capacités du système, avec des pertes estimées à 20 % de la masse salariale. Pour le Dr Mohamed Yakub Janabi, la situation dépasse désormais la simple question du manque de personnel.
« La crise des personnels de santé en Afrique ne se définit plus seulement par la pénurie, mais par une défaillance systémique », avertit-il, appelant les gouvernements africains à investir massivement dans la formation, le recrutement et surtout la fidélisation des soignants.
Investir ou subir
L’Oms insiste également sur la nécessité d’améliorer la qualité des soins. Même lorsque des agents de santé sont disponibles, les performances restent insuffisantes dans plusieurs pays, faute de formation continue, de supervision et de moyens techniques adaptés. Face à cette situation, l’organisation onusienne estime qu’il est encore possible d’inverser la tendance. Elle rappelle ainsi, qu’un investissement durable dans les ressources humaines en santé peut générer d’importants bénéfices économiques et sociaux. Mais pour éviter l’effondrement progressif des systèmes sanitaires, les États africains devront rapidement augmenter leurs budgets de santé, améliorer les conditions de travail des soignants et créer des emplois durables pour absorber les milliers de diplômés qui arrivent chaque année sur le marché.
Malgré ces difficultés, le rapport présente un argumentaire d’investissement solide. Chaque dollar investi dans les personnels de santé peut générer jusqu’à 10 fois plus de rendement financier et 30 fois plus d’avantages sociaux et économiques au sens large. Pourtant, les niveaux d’investissement actuels restent insuffisants. Pour combler cet écart, les pays devraient accroître leurs dépenses d’environ 4 dollars Us par habitant et par an, ou augmenter d’environ 15 % par an les budgets consacrés aux personnels de santé.
































