« Montrez-nous les trente-sept milliards de francs CFA d’électricité sur une carte du Sénégal ? » C’est le défi lancé par le Cercle des Cadres de la République des Valeurs de Thierno Alassane Sall au Gouvernement du Sénégal. Ils remettent ainsi, sur la table, le scandale Aser, qui peine à connaître son épilogue.
Le 11 juin 2026, le Sénégal marquera le deuxième anniversaire du décaissement. C’est un rappel du cercle des cadres de la République. Avant cette date, ils exigent la publication immédiate de la liste exhaustive, transparente et vérifiable de tous les villages électrifiés dans le cadre du projet ASER-AEE Power, avec les dates exactes de mise en service ainsi que les coordonnées géographiques précises, afin que ces informations soient opposables à tout citoyen.
Dans un communiqué dont copie nous est parvenue, les cadres de la République des Valeurs, l’activation immédiate des garanties SONAC en cas de carence avérée d’AEE Power EPC, afin de protéger le contribuable sénégalais contre toute perte définitive des fonds publics engagés en son nom ; la mise en place sans délai d’une commission d’enquête parlementaire indépendante, à laquelle la majorité Pastef ne pourra plus faire obstacle sans s’exposer au jugement de l’histoire et du peuple sénégalais ; une parole de vérité du Premier ministre Ousmane Sonko, qui affirmait encore en octobre 2024 qu’il n’existait « aucun scandale» ; les Sénégalais attendent désormais des explications claires et assumées, et non une nouvelle pirouette politique.
Pour la République des Valeurs, le Président de la République doit tirer toutes les conséquences qui s’imposent face aux déclarations mensongères de son Premier ministre concernant l’absence supposée de scandale, les prétendus problèmes de douanes et enfin la reconnaissance le blocage du projet depuis deux ans.
Il doit également tirer toutes les conséquences face aux agissements du Directeur général de l’ASER, dont la campagne de communication et les mises en service folkloriques ont longtemps servi à masquer la réalité, avant qu’il ne reconnaisse finalement l’existence du problème en annonçant une plainte contre son prédécesseur, désormais présenté comme responsable du blocage du projet.
Enfin, le Cercle des Cadres de la République des Valeurs a demandé au gouvernement de « montrer les trente-sept milliards de francs CFA d’électricité sur une carte du Sénégal ? » « Si vous n’en êtes pas capables, alors sachez que l’histoire, elle, retiendra. Elle retient toujours », ont-t-il laissé entendre.
Dans le communiqué les cadre sont revenu sur les faits qui se sont succédés depuis bientôt deux ans.
11 juin 2026 : « le Sénégal dans le noir, et trente-sept milliards dans le vide »
Dans trois semaines, cela fera exactement deux ans que 56 millions d’euros, environ 36,7 milliards de francs CFA, ont été versés à une société espagnole pour électrifier 1 740 villages sénégalais. À ce jour, à peine une quarantaine de localités seraient raccordées. Et personne, ni l’entreprise, ni le gouvernement, ni la banque n’est en mesure de dire où est passé cet argent. Face à ce silence d’État, face à cette banalisation organisée, la République des Valeurs prend la plume.
Il y a des anniversaires qu’on préfère oublier.
Celui-là, le gouvernement du Premier ministre Ousmane Sonko ferait bien de le noter dans son agenda, entre deux meetings et trois communiqués triomphants : le 11 juin 2026, cela fera exactement deux ans que 56 millions d’euros (37 milliards de francs CFA) ont été versés à la société espagnole AEE Power EPC pour électrifier 1 740 villages de notre pays. Deux ans, et sur le terrain, presque rien ! Deux ans. Et personne ne sait officiellement où est allé cet argent. Deux ans. Et ce gouvernement qui promettait le « Jub, Jubal, Jubanti » : la droiture, la transparence, la reddition des comptes, a passé vingt-quatre mois à couvrir un scandale qu’il reconnaît aujourd’hui à demi-mot.
Dans l’affaire ASER-AEE Power, ce n’est pas une querelle contractuelle entre sociétés. C’est la carte d’un pays dont les marges continuent de vivre sans lumière, pendant que des milliards s’évaporent dans l’opacité la plus totale.
Les faits, tels qu’ils sont. Sans arrangement.
Le contrat est signé le 23 février 2024 entre l’ASER et AEE Power EPC pour un montant de 91,8 milliards de francs CFA soit 140 millions d’euros, et une durée de trente-six mois. L’autorisation de décaisser 40% du montant en avance de démarrage est accordée le 22 mars 2024 par le Directeur général sortant de l’ASER, sous le régime de Macky Sall. Le virement effectif, lui, intervient le 11 juin 2024 : 56 millions d’euros partent vers un compte d’AEE Power EPC à la Banque Santander, pendant que Jean-Michel Sène, fraîchement nommé par le nouveau régime, s’installe à la tête de l’agence.
Les chiffres du scandale
▪ 56 millions d’euros (37 Mds FCFA) décaissés le 11 juin 2024
▪ 1 740 villages prévus au contrat (36 mois)
▪ 37 villages effectivement électrifiés à ce jour (mi-2026)
▪ Taux d’exécution physique : < 2% pour 40% du financement consommé
▪ Coût réel par village électrifié : plus d’un milliard de francs CFA
Ce n’est pas un retard. Ce n’est pas une difficulté conjoncturelle. C’est une anomalie d’une gravité exceptionnelle, et elle est désormais admise par tous — y compris par le gouvernement lui-même.
Sonko à Diamniadio : « Il n’y a aucun scandale »
« En meeting au Dakar Arena de Diamniadio, en octobre 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko déclare qu’il n’y a aucun scandale dans l’affaire ASER, et présente le Directeur général comme un modèle de rigueur et de transparence. »
Ce jour-là, la Banque Santander avait déjà suspendu les décaissements depuis des semaines, faute de justification de l’utilisation des fonds. L’ARCOP venait d’ordonner la suspension du marché. Les alertes s’accumulaient de toutes parts. Et le chef du gouvernement, lui, montait à la tribune pour distribuer des certificats de vertu.
Voilà ce que le « Jub, Jubal, Jubanti » a produit en pratique : un Premier ministre qui couvre un scandale financier en meeting politique, qui transforme la défense d’un directeur général mis en cause en affaire de loyauté partisane, et qui laisse les populations de Kaffrine, de Kédougou, de Louga, de Saint-Louis et de Tambacounda attendre dans l’obscurité pendant que ses communicants tweetent des photos d’inauguration. On nous avait promis la rupture. On a eu la continuité – sans l’efficacité qui allait avec.
L’aveu du 1er avril : cynisme ou incompétence ?
Le 1er avril 2026, date dont on appréciera l’ironie, le Directeur général de l’ASER convoque la presse. Il reconnaît que « toute la procédure n’a pas été respectée lors de ce décaissement » et annonce une plainte contre son prédécesseur Baba Diallo, audit à l’appui. Deux ans de déni. Deux ans pendant lesquels l’opposition était accusée de vouloir du mal au pays, de saboter un projet stratégique. Et voilà que l’irrégularité est reconnue du bout des lèvres, au moment précis où la justice espagnole s’est saisie du dossier et où la Section de Recherches enquête.
Il faut prendre le temps de mesurer ce que cela signifie. L’autorisation de paiement avait bien été signée sous l’ancien régime, mais le transfert effectif des 56 millions d’euros a eu lieu le 11 juin 2024, sous le nouveau. Le nouveau régime a donc regardé partir 37 milliards vers une société espagnole sans jamais exiger un plan de déboursement, une justification d’utilisation, un calendrier de livraison crédible. Et lorsqu’AEE Power Espagne a été directement interrogée par l’ASER sur le sort des fonds, elle a répondu, sans ciller, que la gestion de sa trésorerie ne concernait en rien l’agence.
Une entreprise étrangère, bénéficiaire d’une garantie souveraine de l’État sénégalais, financée sur ressources publiques sénégalaises, ose répondre à l’autorité contractante sénégalaise qu’elle n’a pas à rendre compte. Et ce gouvernement l’a accepté. Pendant deux ans. Ce n’est pas de la malchance. C’est de l’imprudence coupable au mieux, de la complicité passive au pire.
-
Madrid fait ce que Dakar refuse de faire
Le 24 février 2026, une procédure judiciaire intitulée « Diligencias Previas 140/2026 » est ouverte à Madrid contre AEE Power EPC. Les juridictions espagnoles adressent un courrier officiel à l’entreprise pour qu’elle justifie, dans un délai de dix jours, l’utilisation des fonds. Une demande similaire est transmise à la Banque Santander. La justice espagnole a fait en quelques semaines ce que l’État sénégalais n’avait pas voulu faire en deux ans. Elle a posé la question simple : où est l’argent ?
Et pendant ce temps, les députés de la majorité Pastef bloquent la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire ASER-AEE Power. La majorité parlementaire, censée incarner la nouvelle gouvernance, protège l’exécutif plutôt que d’exercer son rôle de contre-pouvoir. On nous avait dit que le peuple, enfin au pouvoir, ferait le ménage. Le ménage se fait à Madrid. Le silence se fait à Dakar.
-
La géographie du mensonge
La géographie a ceci d’implacable qu’elle ne ment jamais : on peut compter les villages électrifiés. On peut les localiser. On peut les nommer. On peut vérifier si les lignes passent, si les transformateurs sont installés, si les compteurs fonctionnent. Dix-huit mois après le décaissement, sur un projet prévu pour durer 36 mois, le taux d’exécution devrait être d’au moins 40%, soit environ 600 villages électrifiés. Où sont-ils ? Quels sont-ils ? Pourquoi aucune liste claire, vérifiable et opposable n’est-elle rendue publique ?
Ce dossier n’est pas qu’un scandale financier. C’est un révélateur. Il révèle la facilité avec laquelle une garantie souveraine de l’État sénégalais peut être accordée à une entreprise étrangère sans dispositif sérieux de suivi. Il révèle que le changement de régime n’a pas changé les réflexes : couvrir d’abord, expliquer ensuite — et seulement quand la pression devient insoutenable. Il révèle que notre Assemblée nationale a abdiqué son rôle de contre-pouvoir.
Et surtout, il révèle l’indécence criante du fossé entre les discours et les actes. Ce gouvernement a confisqué la parole de la rupture, du peuple, de la souveraineté. Mais pendant que les populations rurales vivent sans électricité, que des mères accouchent à la bougie dans des dispensaires sans courant, que des enfants étudient à la lueur d’une lampe-tempête, trente-sept milliards se sont évaporés dans la nébuleuse d’un contrat mal ficelé, mal suivi, mal défendu. Aucune rhétorique révolutionnaire ne rachète ce bilan. Aucun discours sur la souveraineté ne nourrit une ampoule éteinte.
Par Ibrahima DIOP

































