M. Fodé Samb, économiste, sociologue et spécialiste du développement durable, de la coopération internationale, de l’évaluation et de la transformation numérique résidant en Suisse, dans une interview accordée à Lii Quotidien estime que notre pays traverse une période économique et budgétaire complexe. Il liste les faiblesses notamment la contrainte financière, la dette, la faible capitalisation du secteur privé national, la préparation insuffisante de certains projets, les lenteurs administratives et la concentration territoriale. Il est largement revenu sur son parcours académique et professionnel construit entre la Gambie, le Sénégal et la Suisse. Il a entre autres évoqué le Forum International Suisse–Afrique (FISA) avec environ 1 300 places et 97 stands.
LII QUOTIDIEN : Comment appréciez-vous la situation économique du Sénégal ?
FODE SAMB : Le Sénégal traverse une période économique et budgétaire complexe, mais conserve un potentiel considérable. Il faut éviter deux extrêmes : dire que tout va bien malgré les contraintes actuelles, ou considérer que le pays n’a plus de perspectives.
Parmi les faiblesses, je relève notamment la contrainte financière et la dette, la faible capitalisation du secteur privé national, la préparation insuffisante de certains projets, les lenteurs administratives et la concentration territoriale. Mais le pays dispose aussi d’atouts importants : sa jeunesse, sa position géographique et ses ressources. Les opportunités sont nombreuses dans l’agriculture, les hydrocarbures, les mines, l’économie bleue, le numérique, l’intelligence artificielle, les partenariats public-privé et la mobilisation économique de la diaspora.
Le véritable enjeu est la transformation structurelle. La question ne doit pas seulement être : quel sera notre taux de croissance ? Il faut demander : comment cette croissance se transforme-t-elle en emplois, en revenus, en capital humain, en services publics, en réduction des inégalités et en capacités productives locales ? Les ressources naturelles ne constitueront une réussite que si elles contribuent à préparer l’après-pétrole et l’après-gaz.
Enfin, il faut renforcer la culture de l’évaluation. Un budget dépensé ou une infrastructure construite ne suffisent pas à démontrer l’impact d’une politique. Il faut pouvoir mesurer les changements produits dans la vie des populations. Nous devons progressivement passer d’une culture de l’activité et de la dépense à une culture du résultat et de l’impact.
Le Premier ministre vient de faire sa Déclaration de politique générale. Quelle est votre appréciation de ce face-à-face avec les députés ?
Cette DPG a eu pour moi une dimension particulière. En l’analysant, je me suis souvenu d’un examen à la FASEG de l’UCAD, en 2012, avec le Professeur Chérif Sidy Kane. Il nous avait soumis une Déclaration de politique générale accompagnée d’un modèle économétrique que nous devions analyser. Je me rappelle avoir particulièrement apprécié cet examen. Plus de dix ans après, me retrouver à analyser une DPG m’a donc ramené à mes années d’étudiant, mais avec cette fois un regard enrichi par mon parcours professionnel et académique entre l’Afrique et la Suisse.
J’ai volontairement analysé cette DPG non pas sous un angle partisan, mais comme un document de politique publique. J’ai utilisé les grilles SMART, SWOT et PESTEL ainsi que les six critères de l’OCDECAD : pertinence, cohérence, efficacité, efficience, impact et durabilité. J’ai également utilisé une échelle de type Likert de 1 à 10 en me demandant, pour chaque dimension : entre 1 et 10, quelle note donnerais-je ? Je préfère cependant ne pas réduire l’analyse aux scores : cette échelle est avant tout un outil permettant de structurer l’appréciation.
Par rapport à 2024, je vois une évolution d’une logique davantage centrée sur la rupture, la refondation et la vision vers une logique d’exécution, de contraintes et de résultats. Mais il faut rester prudent : l’efficacité, l’impact ou la durabilité ne peuvent pas encore être constatés. Il s’agit d’une appréciation ex ante du potentiel de la politique annoncée.
Ma principale recommandation serait d’associer aux grands engagements une situation de référence, une cible, un indicateur, un responsable, un budget, une source de données et une fréquence de suivi. Quant au face-à-face avec les députés, il relève du fonctionnement normal de la démocratie : le gouvernement explique ses choix et le Parlement exerce son contrôle. L’essentiel viendra ensuite : dans quelques années, serons-nous capables de reprendre les engagements annoncés et de dire, données à l’appui, ce qui a été réalisé, ce qui ne l’a pas été et pourquoi ? C’est cela, pour moi, la culture de l’évaluation et de la redevabilité publique.
Est-ce que vous pouvez revenir sur votre parcours académique aussi bien professionnel ?
Mon parcours s’est construit entre la Gambie, le Sénégal et la Suisse. J’ai effectué une partie importante de ma scolarité au Lycée sénégalais de Banjul. J’ai sauté la classe de quatrième pour présenter directement le BFEM, que j’ai terminé deuxième de mon centre. Plus tard, nous n’étions que deux candidats de notre centre à obtenir le Bac S, que j’ai obtenu au second tour.
Je suis ensuite retourné au Sénégal pour étudier l’économie à la FASEG de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. J’étais beaucoup dans l’auto-apprentissage : je prenais le programme et les orientations des enseignants, puis je passais énormément de temps à la bibliothèque. Je révisais également directement devant la résidence de Cheikh Tidiane Sy Al Maktoum. Une personne de son entourage, qui me voyait régulièrement étudier, m’offrait parfois à manger le dimanche. Ce sont des gestes que l’on n’oublie pas. J’avais une profonde admiration pour Al Maktoum, pour son érudition et sa dimension spirituelle.
En Suisse, j’ai poursuivi ma formation à l’Université de Neuchâtel avec un Master en sciences sociales, orientation sociologie économique, puis à l’ETH Zurich–NADEL avec un Master of Advanced Studies en Global Cooperation and Sustainable Development. Mon travail de fin d’études à l’ETH portait sur les inégalités d’accès au financement climatique. J’ai également suivi plusieurs formations et certifications en évaluation du développement, gestion de projet, paix et conflits, médiation, biodiversité, entrepreneuriat social, numérique, communication et cybersécurité, notamment à l’ENAP au Québec, à l’Université de Berne et au NADEL.
Professionnellement, j’ai commencé au Sénégal et en Gambie sur des travaux liés aux PME et aux données. En Suisse, j’ai travaillé dans le domaine de l’asile, puis sur les Objectifs de développement durable. Au Swiss Forum for Migration and Population Studies de l’Université de Neuchâtel, j’ai travaillé sur les migrations et des analyses quantitatives. À EPFL Excellence in Africa, j’étais collaborateur scientifique et j’ai notamment travaillé sur la résilience urbaine et les villes africaines. J’ai ensuite collaboré avec Global ID à l’EPFL Innovation Park.
Chez SWISSAID, j’ai travaillé sur l’intégration du climat, du genre et de la sensibilité aux conflits dans la planification stratégique, avec notamment le développement d’outils numériques d’évaluation. Au SECO, au sein de la Division Financement des infrastructures et du Climate Network de la Coopération économique au développement, j’ai travaillé sur l’alignement avec l’Accord de Paris, le financement climatique, les infrastructures et différents instruments suisses et multilatéraux. J’y ai notamment analysé 657 opérations de SIFEM couvrant la période 2006–2024 et examiné plus de 50 documents de projets et d’investissements.
Aujourd’hui, je suis fondateur et président d’e-Peace Switzerland et d’e-Peace Afreeka, et membre de la Société Suisse d’Évaluation (SEVAL). Le FISA est, d’une certaine manière, la convergence de toutes ces expériences. Plusieurs personnes rencontrées durant mon parcours académique et professionnel se retrouvent aujourd’hui autour du Forum.
Lorsque je regarde mon parcours, je ressens surtout de la reconnaissance : la Gambie m’a vu grandir, le Sénégal m’a donné mes racines et ma formation initiale, et la Suisse m’a accueilli, formé et offert de nombreuses opportunités académiques, scientifiques et professionnelles. Aujourd’hui, j’essaie de transformer ce que ces trois pays m’ont apporté en quelque chose d’utile : créer des passerelles entre la Suisse et l’Afrique, entre la recherche et la pratique, entre les financements et les projets, mais aussi entre le développement et la paix.
Vous préparez le Forum International Suisse–Afrique à Berne. Pourquoi ce Forum et qu’est-ce qu’il peut apporter à l’Afrique, plus particulièrement au Sénégal ?
Le Forum International Suisse–Afrique (FISA) part d’un constat simple : la Suisse dispose de compétences, de technologies, d’instruments financiers, d’universités et d’entreprises qui peuvent répondre à des besoins africains ; l’Afrique, de son côté, dispose de marchés, d’entrepreneurs, de projets et d’opportunités encore insuffisamment connus en Suisse. Notre ambition est de créer une passerelle concrète entre ces deux réalités.
Le FISA 2027 se tiendra au Kursaal de Berne. Avec environ 1 300 places et 97 stands, nous voulons aller au-delà d’une conférence traditionnelle. Les stands seront répartis entre l’Afrique et la Suisse selon une logique de matching : identifier des besoins africains et rechercher des solutions suisses correspondantes, mais aussi présenter des opportunités africaines à des investisseurs, entreprises et institutions suisses. Pour le Sénégal, des acteurs comme PETROSEN, APIX, l’ADEPME ou la Banque de l’Habitat du Sénégal, ainsi que des entreprises, banques, collectivités, universités et startups, pourraient trouver un intérêt direct dans ce type de plateforme.
La diaspora est également centrale. Elle ne doit pas être regardée uniquement à travers les transferts d’argent : elle compte des entrepreneurs, chercheurs, ingénieurs, cadres et investisseurs capables de mobiliser des compétences, des capitaux et des réseaux internationaux.
Le Forum s’articulera autour de dix axes allant de la coopération économique et du financement du développement à l’investissement d’impact, au financement climatique, aux villes durables, à la migration, à l’inclusion financière, à l’intelligence artificielle, à la biométrie et à la gestion de projets sensible aux conflits.
Nous voulons surtout mettre des praticiens derrière ces thèmes. Patrick Elmer, que j’appelle affectueusement « le prophète suisse de l’investissement d’impact », interviendra sur l’investissement d’impact ; c’est aussi un grand frère du réseau NADEL. Pour le développement urbain, nous prévoyons le Dr Jérôme Chenal, directeur d’EPFL Excellence in Africa et ancien collègue lorsque j’y travaillais comme collaborateur scientifique, avec Monsieur Songdé Diop, maire de Gandiaye. Sur la biométrie, nous prévoyons le Professeur Lambert Sonna Momo, avec qui je collabore depuis plusieurs années.
Pour Afrique Vision 2050, j’ai informé le Professeur Chérif Sidy Kane de l’UCAD, qui m’a enseigné la macroéconomie appliquée et l’économie du développement, et j’attends encore son retour. Nous envisageons également le Professeur Abou Kane, actuel doyen de la FASEG, qui m’a notamment enseigné la microéconomie et la théorie des jeux. J’aimerais les associer à la Professeure Isabel Günther de l’ETH Zurich afin de créer un véritable dialogue UCAD–ETH sur les trajectoires économiques de l’Afrique à l’horizon 2050.
Nous avons proposé au Président Bassirou Diomaye Faye d’être le Grand Parrain de cette première édition, avec le Sénégal comme pays mis à l’honneur, et nous attendons le retour des autorités sénégalaises. Le FISA combinera panels, exposition, rencontres B2B et networking, avec un suivi numérique via le FISA E-Network. Notre philosophie est simple : mettre une solution en face d’un besoin, un investisseur en face d’une opportunité et essayer de transformer la rencontre en partenariat durable.
Propos recueillis par Massaër DIA



































