Des centaines de kilomètres séparent le Sénégal et la Guinée. Pourtant, le Delta du Saloum et plusieurs régions côtières guinéennes présentent des similitudes frappantes, tant sur le plan écologique que culturel. Mangroves, bolongs, îles, pêche artisanales, traditions orales et diversité linguistique tissent un héritage commun qui remonte à plusieurs siècles de migrations, d’échanges commerciaux et de brassages commerciaux entre les peuples de ces deux pays.
Par Idrissa NIASSY
À première vue, tout semble les séparer. Le Delta du Saloum, joyau écologique du Sénégal, classé patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2012, est l’un des plus vastes ensembles de mangroves d’Afrique de l’Ouest. En Guinée, les estuaires et les mangroves de la Basse-guinée constituent également un écosystème d’une richesse exceptionnelle. Dans ces deux espaces, les populations vivent au rythme des marées. Bien avant le tracé des frontières coloniales, les populations circulaient librement entre ces espaces. Elles commerçaient, se mariaient, échangeaient leurs savoir-faire et leurs traditions.
Aujourd’hui encore, les similitudes sont nombreuses : même environnement, mêmes défis climatiques, mêmes pratiques de pêche, mêmes rites culturels et parfois des langues qui se répondent d’une rive à l’autre de l’Afrique de l’Ouest. Ce dossier propose une plongée dans cette histoire commune, à l’heure où le changement climatique, la pression démographique et la mondialisation menacent des patrimoines aussi précieux que fragiles.
Deux écosystèmes jumeaux façonnés par la mangrove
Le Delta du Saloum et la façade maritime guinéenne appartiennent à l’un des plus grands ensembles de mangroves d’Afrique occidentale. Des milliers d’hectares de palétuviers protègent les côtes contre l’érosion, servent de nurseries naturelles aux poissons, stockent d’importantes quantités de carbone et constituent un refuge pour des centaines d’espèces animales, surtout les oiseaux migrateurs. Dans les deux territoires, la vie dépend directement de cet écosystème.
Chaque marée rythme le travail des pêcheurs. Chaque saison décide des récoltes. Chaque bolong nourrit des familles entières. La mangrove n’est pas seulement un paysage : elle est une source de revenus, de nourriture et d’identité.
Au-delà de la nature, le Delta du Saloum et la Guinée partagent une histoire profondément liée. Les communautés Diola, Mandingues, peules, Socés, Baga, Balantes, entretiennent depuis des siècles des relations commerciales familiales et culturelles, les traditions initiatiques, les cérémonies liées à la pêche ou l’agriculture, les masques, les danse et les pratiques musicales présentent de nombreuses ressemblances. Et le Festival « Niumi Badiya » de Toubacouta qui est en sa 10ème édition vient de le démontrer. Cet événement qui est célébré du 03 au 05 juillet 2026, est consacré à la promotion de la culture, du tourisme durable, de la préservation de l’environnement et du renforcement de la coopération transfrontalière entre le Sénégal, la Gambie et la Guinée Conakry. La transmission orale occupe également une place centrale dans la conservation de la mémoire collective.
Une proximité linguistique remarquable
L’un des aspects les plus fascinants réside dans les similitudes linguistiques. Le mandingue, parlé en Guinée, est très proche du mandinka utilisé dans certaines localités du Delta du Saloum. Les langues atlantiques, comme le balante, ou certaines variantes du diola, témoignent également d’anciennes circulations de populations entre les deux pays. Cette diversité linguistique constitue un véritable patrimoine vivant, mais reste aujourd’hui menacée par l’urbanisation, l’exode rural et la disparition progressive des langues locales chez les jeunes générations. Ces deux terroirs ont également un patrimoine culturel remarquable qui traverse les frontières. Mais ils ont aussi une biodiversité exceptionnelle sous pression. Car, le Delta du Saloum comme les estuaires guinéens accueillent des espèces marines, comme des dauphins, des lamantins d’Afrique, plusieurs tortues marines, des milliers d’oiseaux migrateurs, une grande diversité de poissons, mollusques et crustacés. Cependant, cette richesse est aujourd’hui fragilisée par le changement climatique qui constitue une préoccupation commune, avec la montée du niveau de la mer, la salinisation des terres, la coupe abusive des palétuviers, la pollution et la surexploitation des ressources halieutiques, mettant en péril un équilibre vieux de plusieurs siècles. Si la Guinée semble actuellement moins exposée que le Sénégal aux effets directs de la dégradation des mangroves, le Professeur Saliou Ndour, Enseignant-chercheur à l’Institut de recherche sur le patrimoine et en linguistique appliquée de Conakry, avertit que cette situation pourrait évoluer rapidement. Il cite le cas du Mont Nimba, classé patrimoine mondial, mais inscrit sur la liste du patrimoine en péril, où les activités minières accentuent les risques environnementaux.
Un potentiel touristique à valoriser
Les deux territoires disposent d’atouts majeurs pour développer un écotourisme durable et renforcer la coopération scientifique, mais aussi la pêche durable, l’aquaculture responsable, la transformation des produits halieutiques, la valorisation des savoir-faire artisanaux et le tourisme culturel. C’est pourquoi, chercheurs, écologues, linguistiques et anthropologues multiplient les travaux pour mieux comprendre les liens historiques entre ces espaces. Pour le Pr Seydou Nourou Kane, chef de la Division des sites et monuments historiques, Point focal national de la Convention du patrimoine mondial de l’Unesco, le Delta du Saloum qui fait 500 000 ha est extrêmement important avec le développement de l’écotourisme. « Nous avons la réserve de Fatala, nous avons plusieurs hôtels qui ont été construits, mais il y a eu aussi une création de richesses », a-t-il déclaré. Avant d’ajouter : « aujourd’hui, les femmes ont pu développer des choses. Il y a eu la culture du miel, le miel de la mangrove, qui est un miel extrêmement important qu’il faut labelliser. C’est un miel où nous sentons un peu de sel à l’intérieur que les touristes doivent en bénéficier ». Selon lui, les huîtres cultivées par les femmes de ces zones-là, c’est aussi de la création de richesse. Un nombre important d’hôtels et de restaurants ont vu le jour dans cette zone. Pour lui, ce qui reste maintenant, c’est de mettre en place des aménagements pouvant permettre l’accès aux sites de façon extrêmement facile, pour que tout le monde puisse quand même y arriver à temps, trouver tout ce qu’il faut pour quand même donner une visibilité internationale, respectant les normes internationales dans le site de Toubacouta.
Une coopération régionale devenue indispensable
Face aux défis communs, spécialistes et acteurs locaux plaident pour une coopération renforcée entre le Sénégal et la Guinée. Cette collaboration pourrait porter sur : la restauration des mangroves ; la lutte contre la pêche illicite ; la protection des espèces migratrices ; la sauvegarde des langues nationales ; les échanges universitaires ; la recherche scientifique ; la promotion d’un tourisme durable. L’objectif est clair : préserver un patrimoine commun qui dépasse largement les frontières nationales.
Le Delta du Saloum et les régions côtières de la Guinée démontrent que les frontières politiques ne suffisent pas à effacer des siècles d’histoire commune. À l’heure où le changement climatique et les mutations sociales fragilisent ces espaces, leur préservation n’est plus seulement un enjeu écologique. Elle est aussi une urgence culturelle, économique et identitaire. Sauvegarder les mangroves, protéger les langues locales et transmettre les savoirs ancestraux, c’est préserver une mémoire vivante qui relie les peuples au-delà des frontières et dessine les contours d’un avenir commun.




































